Extrait du T.U. 27 du 1er Octobre 1952

Vies et mort des livres.

            Alors qu’il n’est aucun étudiant qui confonde une Citroën, une Renault, et une Chevrolet, qu’il en est peu qui soient en peine de distinguer du premier coup d’œil une « traction avant » d’une « tout à l’arrière », rares sont ceux qui peuvent reconnaître un in-quarto d’un in-seize et voir une différence entre le velin et le papier à journaux. Me croira-t-on si j’assure que bon nombre d’étudiants ayant terminé leurs humanités et se préparant à entreprendre des études littéraires n’ont jamais vu, de leurs yeux vu, un parchemin ?

            Ces réflexions étonnées n’ont rien de chagrin. Une connaissance n’est délectable que si elle résulte d’une assiduité satisfaisante, et le livre, par destination, doit attirer la curiosité bien plus par son contenu intellectuel que par son aspect matériel. D’autre part, les plaisirs du bibliophile  sont parfois assez couteux et comment garder rancune à ceux qui en demeurent éloignés et pour cause ! Ce petit article ne se propose donc qu’un but fort modeste : éveiller l’intérêt des jeunes gens pour le livre considéré comme objet matériel.

            Que chacun des cahiers constituant un livre compte deux, quatre, huit ou seize feuillets, que l’on se trouve donc devant un in-folio, un in-quarto, un in-octavo ou un in-seize, l’ensemble se présente comme une pile de feuilles pressées plus ou moins étroitement l’une contre l’autre. Cette  disposition, outre qu’elle offre bien plus de commodité de lecture que le VOLUMEN ou rouleau des anciens, présente un autre avantage : la compacité du livre le défend contre l’écrasement, la déchirure et le feu. Protection toute relative d’ailleurs ! Je voudrais faire remarquer en passant que le mot LIVRE est impropre, le latin LIBER désignant aussi bien le VOLUMEN (rouleau) que le CODEX (livre plan notre conception exclusive). Le mot VOLUME, évidemment, convient encore moins. En somme, le seul terme admissible serait CODE, mais il a pris comme on sait, une sens très restreint.

            Depuis 1914, la presque totalité des livres édités en France ou en Belgique sont simplement brochés. Pour des raisons trop évidentes, on ne voit plus de ces élégantes reliures d’éditeurs qui habillent les ouvrages du siècle passé. Les livres Anglais, Hollandais, Suisses, Américains surtout se présentent encore fréquemment sous un solide cartonnage ou une excellente reliure pleine toile. Il en était naguère encore ainsi des livres Allemands. A première vue, on serait tenté de déplorer cette médiocrité de la présentation. Mais il ne faut pas perdre de vue que si le livre français est d’apparence peu cossue, il est d’un bon marché qui le met à la portée de toutes les bourses. Ceci, sans parler d’incomparables qualités spirituelles, assure sa large diffusion. On admettra que c’est là l’essentiel.

            Tant y a pourtant que le livre, le livre français moderne surtout, est fragile. Le processus de son délabrement est bien connu : le dos s’éraille, la mince couverture disparaît, les coins se replient, les cahiers se disloquent, les pages se perdent et vient la dissolution. Je parle des livres qu’on lit et relit, mais le destin des autres, quoi que plus long, n’est pas différent, même s’il s’agit de ces livres-momies que l’on ouvre jamais, que l’on ne prête jamais : nos héritiers les mettront au grenier où les souris s’en chargeront. Le remède est bien connu, c’est la reliure. A moins de jouir de revenus plus que confortables, on ne peut assurément faire relier chaque livre que l’on achète. Mais chacun peut et devrait faire relier ses livres préférés ou qu’il estime précieux. Une bonne reliure amateur pleine toile ou avec dos et coins en pégamoïd coûte de 60 à 80 frs. pour un livre du format ordinaire des romans. Pour ce prix, le relieur grave même le titre au dos de l’ ouvrage. Une simple reliure comme celle que l’on exécute pour les bibliothèques populaires s’obtient pour 30 ou 40 frs. Il va de soi que les reliures de luxe, plein cuir ou autres, atteignent des prix fort élevés, aussi n’en parlerons-nous pas aujourd’hui.

            L’art du relieur était resté un des plus traditionnalistes : les techniques du XXe S. différaient bien peu de celles qu’utilisaient déjà au XIIe siècle les moines de Chiny, par exemple. Une invention suisse va-t-elle bouleverser la reliure ? Au lieu de coudre patiemment feuillets et cahiers, voici qu’on le « soude » à l’électricité. On obtient ainsi des reliures moins chères et , dit-on, plus solides. Sur ce dernier point toutefois, il faudra attendre quelques siècles pour que « nous » soyons fixés ….

            Un mot pour finir. Si vous désirez faire relier des livres, adressez-vous à un professionnel. Certains « amateurs » se livrent sans remords à   d’irréparables massacres : feuillets trapézoïdaux, dos en accordéon, plat baîllant de détresse, titres reproduits en des graphies stupéfiantes. Il ne faut haïr personne et, pour peu que vous soyez bibliophile, le spectacle de vos livres sortant des mains du bourreau provoquerait en vous d’inexplicables idées de vengeance.

            

                                                                             (signé)……P.R.