Extrait du T.U. 28 du 1er Janvier 1953

Le coin des prosateurs……

SORNETTES

Ceux qui ont passé quelques années de leur vie à l’E. N. de Mons se souviendront certainement d’une longue galerie, noire, froide et austère, animée toutes les heures par la voix chevrotante d’une vieillotte sonnette.

Depuis un an déjà, elle nous causait beaucoup de soucis. Son état de santé était devenu précaire ; ses forces diminuaient. Notre aïeule avait rendu beaucoup de services à notre école : elle en avait réglé minutieusement la vie durant de longues années. Au seuil de l’hiver, nos inquiétudes redoublèrent.

Aux premiers froids, un gros rhume l’immobilisa quinze jours. Elle fut remplacée, ô ironie, par une sonnette comme en agitent les marchands de légumes quand ils traversent les villages.

Vraiment, le respect se perd de nos jours.

Encore convalescente, elle reprit cependant, tant bien que mal sa fonction. Et on se reprenait à espérer quand, un soir de novembre, en une longue plainte, elle rendit l’âme et partit vers son dernier refuge, ignoré de tous.

Les obsèques eurent lieu dans la plus stricte intimité. Elle méritait mieux. Mais le monde est si ingrat !

Peu de temps après, arriva sa remplaçante : une grosse dame jaune, revêche, très antipathique, mais fort capable, rapportait les échos.

Elle n’est au demeurant pas seule ; une assistante placée contre le mur du nouveau bâtiment, lui prête main – forte. Comme tous les humains dépourvus d’esprit, elles crient très fort. Il fallait bien qu’on les remarquât. A chaque changement de cours, elles nous font sursauter et comment ! Et il ne s’agit pas d’enfreindre leurs ordres. Leurs cris perçants ne souffrent aucun retard.

Comme nous regrettons notre ancienne, si délicate, si compréhensive vieille sonnette.

Hélas, tout a un temps ici-bas …

Je m’arrête, car elles viennent de retentir.

Une sonnette est morte ; deux autres sont nées. Ainsi va la vie chez les hommes. Et chez les sonnettes.

FRERE JACQUES – N2