Extrait du T.U. 29 du 1er Mai 1953

Quelques essais …

Albert Camus : « LA PESTE »

C’est en 1942, avec « L’Etranger » que Camus fait son entrée véritable dans le monde de la littérature. En peu de temps et en peu de livres, il a conquis l’admiration, l’estime et le respect du public. La stature même de l’auteur, l’honnêteté absolue et austère de son œuvre ont contribué à son succès tout autant que la valeur de son style et que la qualité de ses sujets de réflexion.

Je viens de lire « La Peste », et, au moment où j’écris ces modestes mots, je suis encore tout ému de l’impression que l’œuvre a exercée sur moi. Si, comme le disait un de mes anciens professeurs, l’efficacité d’un romancier consiste dans ce pouvoir qui est donné à Balzac, Dickens, Dostoïevski, ou tout simplement à l’auteur d’un bon « roman policier », de nous mettre dans la peau de ses personnages, il me semble que « La Peste » possède absolument cette efficacité- là. Dans cette œuvre, Camus nous conte l’histoire d’une épidémie de peste à Oran. Un jour, quelques rats sortent des égouts et viennent mourir aux pieds des hommes ; les cadavres des rats provoquent une épidémie.

Quelques cas de peste se déclarent, puis dix, puis vingt …L’administration a peur de déclarer l’état de peste, elle a peur des responsabilités, elle a peur d’affoler le public. Les médecins s’inquiètent. Les hommes attendent que la Providence détruise ce mal disproportionné à leurs forces… Comme nous le voyons, le thème de cette œuvre est l’étude des réactions humaines devant l’évolution du malheur. Des personnages tels que le Père Paneloux qui fait un sermon à ses concitoyens pour dire que la peste est un châtiment du ciel pour la pénitence de leurs fautes, des personnages tels que Tarron et le docteur Rieux, personnification de la patience et de la témérité impitoyable, s’ impriment profondément dans la mémoire. Ce livre fut écrit à la fin de l’occupation allemande, et il est certain que c’est cette occupation qui est visée à travers la peste ; la situation de la ville frappée par l’épidémie convient parfaitement à un pays vaincu et occupé par l’ennemi. Thierry Maulnier nous dit dans un de ses récents articles que « l’ enseignement de la peste est celui d’une révolte active et lucide de l’homme contre les lois peut-être inéluctables, mais à coup sûr inacceptables de sa condition : contre le mal, étant entendu que le mal est tout ce qui, d’origine humaine ou surhumaine, empêche l’ homme d’ atteindre les possibilités de bonheur avarement offertes et si souvent refusées par l’existence terrestre », et plus loin, il ajoute que « la voix de Camus, comme celle de Saint-Exupéry, est une de celles que l’on écoute avec le plus d’ amitié ».

Georget Ballez (2ème littéraire)