Extrait du T.U. n° 38 du 1er janvier 1956

 Musiciens noirs et auditeurs blancs

        Répondant aux pressantes sollicitations des délégués d’école, les responsables montois du mouvement J. M. ouvraient la présente saison par une audition de musique de jazz pour la renommée de laquelle ils n’avaient pas hésité à engager l’une des gloires les plus authentiques du genre : l’étonnant virtuose Sydney Béchet.

            J’aurais mauvaise grâce à cacher que l’annonce de ce concert ne m’emplissait pas du même enthousiasme que celui qui animait bon nombre de nos jeunes gens ; cependant, je ne voudrais pas que ceux-ci s’imaginent qu’enfermé dans d’austères principes, je ne les accompagnais que contraint et forcé, méditant sur le chemin qui nous conduisait au théâtre les termes d’une condamnation brutale et définitive. Comme tout le monde j’avais entendu des enregistrements du musicien noir ; je le savais un interprète exceptionnel du style Nouvelle-Orléans, la ville-berceau du jazz, et je me réjouissais de l’heureuse occasion qui m’était offerte.

Hélas ! les « fans comme ils se dénomment eux-mêmes – comprenez les fanatiques – devaient vite avoir raison du plaisir que je m’étais promis. Je ne serais pas revenu sur l’invraisemblable chahut qui s’est élevé tout au long de la prestation de Sydney Béchet et de ses partenaires blancs si l’actualité ne m’y avait poussé.

            En ce même mois d’octobre, la presse étrangère, tant française qu’américaine ou allemande, ne s’est point fait faute de nous apporter d’édifiants commentaires accompagnés de bouleversantes photos décrivant « l’ambiance » de quelques semblables auditions : ici, une salle mise à sac, là, un interprète épuisé, couché à même la scène et qui continuera à souffler dans son instrument jusqu’à l’évanouissement tandis que ses admirateurs, les yeux hagards, la lippe pendante, scandent de «  GO ! GO ! » impératifs ses derniers efforts, ailleurs, les lèvres tuméfiées d’un Louis Armstrong incapable de tenir son engagement, victime de l’appétit insatiable de ceux qui se disent ses admirateurs … Devant de tels spectacles, tout en me félicitant, à postériori, de ce que nos turbulentes J . M . montoises n’aient pas encore atteint ce haut degré de folie collective, je n’aurai aucun scrupule à condamner en tant que matière à concerts la musique de jazz et je livre à vos réflexions les attendus de mon jugement.

            Attendu que la musique de jazz ne trouve chez les Blancs aucun écho digne de ses origines alors qu’elle est née de ces émouvants «  negro-spirituals » par lesquels un peuple douloureusement arraché à sa terre natale s’efforçait, sous le couvert de cantiques catholiques ou de chorals protestants,  de recréer sur le sol du Nouveau Monde des rythmes chers à sa race.

            Attendu que les auditoires, dits civilisés, qui la sollicitent témoignent par leur curieuse attitude d’un état pathologique à l’image de celui qui reste de mise dans les pratiques rituelles de certaines peuplades primitives, prouvant à suffisance que les éléments rythmiques ou mélodiques du jazz, quelle que soit leur valeur intrinsèque, restent totalement incompris de ceux qui se veulent ses plus ardents défenseurs.

            Attendu que ces manifestations, improprement appelées concerts, risquent en ce milieu du XXe siècle non seulement de porter atteinte à l’ordre public mais encore de livrer au fanatisme de foules exacerbées d’innocentes victimes en la personne d’artistes réputés.

            Attendu que la littérature musicale proprement dite offre un nombre largement suffisant de chefs-d’œuvre susceptibles, ceux-là, d’être réellement écoutés dans une atmosphère révélatrice d’un intérêt et d’un enthousiasme d’un tout autre aloi.

            Attendu que ce précieux aliment spirituel qu’est le patrimoine musical de notre civilisation se doit d’être protégé contre un éventuel abandon de la part des générations à venir.

            Nous, modestes responsables de l’éducation musicale, décrétons tout simplement que les concerts publics de jazz sont proscrits et qu’à l’avenir, le genre, réservé aux exercices saltatoires de ses adeptes, restera strictement confiné dans les endroits qu’il s’était primitivement assignés, c’est-à-dire les dancings, caves, greniers et autres boîtes de nuit, la radio et le disque assurant, d’autre part , le service à domicile que tout citoyen d’une libre démocratie est toujours en droit de réclamer.

 André HENRY