Extrait du T.U. n° 39 du 1er avril 1956

 Pour un humanisme à la mesure de notre temps 

        Acquérir une formation humaniste est une préoccupation des plus absorbantes pour les jeunes. Quelle est la voie la plus sûre pour y parvenir ? Quelle crainte aussi que de paraître manquer de culture générale !

            Notre époque a la triste propension de tout diviser en catégories étanches qui se dressent ensuite les unes contre les autres. Celui qui a reçu une « formation » littéraire ou artistique traite de béotien le scientifique ignorant les fastes de la mythologie grecque ou incapable de réciter un passage de Racine.                            

            Ce dernier, à son tour, ne manquera pas d’adresser un sourire empreint de pitié narquoise au pauvre « littéraire » qui reste bloqué sur la route parce qu’incapable de déboucher son carburateur. 

            Cette querelle n’est pas neuve. Le fossé entre Anciens et Modernes existe depuis l’Antiquité ; Il ne s’est jamais comblé et je crains qu’à l’heure actuelle, il ne s’approfondisse considérablement.

            Les sciences avancent à pas de plus en plus grands et ceux qui les cultivent ne peuvent les abandonner longtemps sous peine de perdre pied complètement. La spécialisation devient une nécessité impérieuse. Il n’existe plus à notre époque, d’esprit apte à des prétentions d’universalité comme ce fut le cas à la Renaissance.            

            De plus les productions littéraires, musicales et artistiques se multiplient à un rythme toujours accéléré à mesure que des peuples de plus en plus nombreux et de plus en plus évolués nous font l’apport de leurs productions.

            Devant cet état de choses, le « scientifique » réagit différemment du « littéraire ». Il est toujours porté plus en avant, véritablement aspiré par le progrès. Il est si intimement lié à l’évolution du monde qu’il s’identifie à elle. Il ne songe pas à la discuter et, pour lui, le regard en arrière n’est qu’une unité qui sert de mesure pour les acquisitions futures.

            Le littéraire, complètement décontenancé, a tendance à se durcir, à refuser de s’incorporer dans ce mouvement. De là, cette énergie farouche, aveugle, parente parfois du désespoir, que mettent certains à défendre intégralement le capital que nous ont légué les siècles. « Défendre pied à pied », «  ne rien céder », tels étaient les termes que je lisais dernièrement dans un article remarquable consacré à ce sujet ( 1 ).

            Et pourtant, tout maintenir, n’est-ce pas le plus sûr moyen de tout perdre un jour ? Une telle attitude est incompréhensible de la part de ceux qui vouent un culte au passé seul. L’ histoire ne leur a-t-elle pas appris que les révolutions sont d’autant plus radicales et plus sanglantes que les maîtres se sont le plus longtemps et le plus farouchement opposés à tout changement ?

            Cette prétention à un conservatisme absolu et intégral est aussi absurde que périlleux. De l’article mentionné ci-dessus, je retire encore cette phrase : « Je plains, tout en les saluant bien bas, les hommes de mérite qui en sont réduits à déchiffrer un « discours » de Descartes ou de Bossuet, de Pascal, de Buffon même, à coups de Littré, ou, comment dire ? au jugé à partir du « dernier état de notre langue », d’où il est tiré argument pour le maintien des langues anciennes indispensables notamment à la bonne compréhension des écrits de Descartes. Je n’en discuterai pas le bien-fondé mais je serais curieux de savoir si ceux qui estiment l’outil « latin » indispensable à bien saisir la pensée de Descartes, possèdent à un même degré, la connaissance des mathématiques, car, ne l’oublions pas, Descartes est un nom aussi grand en science qu’en littérature. Et, n’en est-il pas de même pour Pascal et bien d’autres ?

            Descartes est devenu un symbole : celui de la clarté et de la logique dont le français est le moyen d’expression. Cartésien est un adjectif qui nous est couramment appliqué et pourtant notre langue écrite fourmille de bizarreries, de non-sens, contraires à la raison mais que nous ne voyons plus tellement nous y sommes habitués

            Dans nos textes, que de lettres postiches ! Molière a mené campagne contre les Précieuses et leurs divagations mais nous continuons à écrire « pharmacie », « théâtre », « hygiène », « phare », « photographique », etc. Je choisis ces termes car j’ai pu voir en Italie, dans des inscriptions officielles : « farmacia », « teatro », « igiena », « faro », « fotografico » …Il<est vrai que chacun sait que les italiens, pourtant héritiers directs des Latins, sont des affectifs, manquant de mesure et faisant passer les sentiments avant les exigences de la simple raison ! Et naturellement, c’est en invoquant Descartes ou Pascal que l’on justifiera ces « monstres » orthographiques, comme on justifie, sans les expliquer, les exceptions et les cas irréguliers dont notre grammaire est si prodigue.

            «  Tout défendre, ne rien céder », alors que les langues germaniques se simplifient à épisodes réguliers, en même temps ,d’ailleurs que leur aire d’extension s’élargit sans cesse et que notre belle langue française, inutilement dure à assimiler, perd sa place de langue universelle et voit sa zone d’influence se rétrécir à la manière d’une peau de chagrin.

            En faire une langue morte, la fossiliser pour la conserver dans un pays-musée, est-ce bien cela que veulent ceux qui s’en prétendent les seuls vrais défenseurs ? Qu’ils prennent garde, à force d’entêtement stérile, de n’en n’être que les fossoyeurs..

            Je crois pouvoir le dire bien nettement : le français devra être, un jour ou l’autre, rajeuni, élagué afin de reprendre vigueur comme un arbre fruitier, fatigué par de trop riches et trop fréquentes récoltes.

            Je crois aussi que l’humanisme véritable est un état d’équilibre aussi harmonieux et aussi parfait que possible entre les connaissances d’un individu et l’état de culture générale <du monde dans lequel il vit. Or actuellement, notre univers n’est ni une technocratie ni un     salon littéraire comme la Renaissance en a connu.

            Est aussi éloignée de l’humanisme véritable, la culture du littéraire qui n’a jamais connu le frémissement et l’enthousiasme d’un laboratoire de recherche, que celle de l’ingénieur incapable de goûter une symphonie, de se pencher sur des problèmes philosophiques ou moraux ou plus simplement d’apprécier une pièce de théâtre. Et c’est à lui, à l’homme de science en général, et surtout à celui qui en multiplie les applications que doivent penser l’artiste, le littérateur, le philologue. Ils doivent mettre, à sa portée une langue jeune, claire, vivante et élégante. Ils doivent lui présenter les chefs-d’œuvre d’une façon attrayante s’ils ne veulent pas le dégoûter, l’éloigner et le rejeter dans un monde aussi matériel que matérialiste qui les broierait implacablement s’il accomplissait sa trajectoire jusqu’au bout.

            Avant de poursuivre ces quelques notes, je me dois de rendre un cordial hommage à mon excellent ami Freddy Seys, pour son précédent article sur l’enseignement des langues en Wallonie. Il m’a été très agréable de trouver sous la plume d’un historien, des considérations aussi pertinentes sur un problème actuel. Comme lui, j’estime que l’étude du latin « père du français » telle qu’on la conçoit encore, n’est plus à notre époque une nécessité pour tous ceux qui revendiquent le titre d’ « honnête homme ».

                        Pourquoi ?

            Parce que le français est autre chose qu’une décoction du latin ; parce que, dans la vie d’une langue, il y a autre chose qu’un simple emprunt de racine ; parce que le français a un passé suffisamment grand et assez d’originalité que pour se maintenir et grandir par lui-même ; parce qu’aussi , le temps pris à absorber les temps primitifs irréguliers et les exceptions des déclinaisons ne peut être consacré à nouer des contacts fructueux avec d’autres cultures, d’autres littératures aux mérites évidents ; arabe, hindoue, russe ou chinoise par exemple ; parce qu’enfin, les heures perdues devant une grammaire latine auraient pu être employées à acquérir une culture artistique ou musicale, hélas, trop souvent rudimentaire chez les jeunes gens terminant le lycée.

            Sans hésitation, à l’étude du latin, je donne la préférence à celle d’une langue moderne : l’anglais, le russe, l’allemand … Cette dernière, bien enseignée, peut remplacer avantageusement le latin. Elle forme avec le français, un diptyque remarquable. Le professeur Warland de l’Université de Liège, répondant un jour à une question <d’élève, situa magistralement le génie propre de ces deux langues. « L’Allemand est plus précis – dit-il, – mais le français est plus clair  ».

            Si elle est bien menée, l’étude d’une langue moderne doit, par des comparaisons, des oppositions, aiguiser nos facultés de réflexion et de raisonnement et nous amener à mieux pénétrer le sens de notre propre langue, véhicule de la pensée.

            Bien connaître une deuxième langue de grand rayonnement, c’est incontestablement acquérir la clé d’une deuxième culture. Les langues anciennes ne pourront jamais servir qu’à des dialogues avec les morts. Au contraire, entre directement, sans interprète, dans la vie actuelle d’un peuple voisin ou éloigné, est une source incomparablement plus enrichissante.

            Mieux connaître nos semblables, les comprendre en éliminant une des barrières les plus coriaces est certainement le moyen le plus sûr de participer largement à la vie du monde actuel.

            Et plus les hommes au-delà de leur nationalité et de leur spécialité intellectuelle seront à même de se comprendre, plus ils se rapprocheront de ce caractère d’universalité qui est la marque du seul vrai humanisme.

 

                                                                       Louis THIERNESSE.