Extrait du T.U .n° 48 du 1er juillet 1958

Confidences d’un jeune maître.

                   LE MAÎTRE ET SA VIE

         Il n’est pas dans mes habitudes de délaisser la franchise, bien que celle-ci n’ait pas toujours trouvé crédit auprès des autres.

            Jeunes maîtres et amis, je ne joue pas les mélodramatiques, ni les prophètes, je veux simplement livrer à vos cogitations un problème dont l’importance s’avère insoupçonnable et qui pourtant ne rencontre bien souvent qu’indifférence et ironie.

            Vous est-il arrivé d’ avoir la courage de vous regarder vivre sans baisser les yeux ? Je posais dernièrement cette question à un ancien de promotion 

  • Je n’ai pas le temps, me répondit-il d’un air exaspéré. 
  • Et pourquoi donc ? fis-je. 
  • Je consacre toutes mes soirées aux préparations et corrections.
  • Et tu t’y accommodes ? insistai-je. 
  • On s’y fait, conclut-il dans un sourire.

            Voilà où réside le mal. Il ne faut pas que vous deveniez des esclaves de l’enseignement, des sortes d’ abrutis. Vous devez nourrir une seconde raison de vivre qui doit vous permettre de vous évader des soucis de l’autre.

            L’étudiant d’hier, promu jeune maître, change généralement de comportement ; son esprit, libéré de l’appréhension d’un échec et de la servitude, provoque en lui un revirement dans la conception de son mode de vie. Top souvent, on constate la relégation de l’enthousiasme de l’âge au profit d’un lymphatisme teinté de faux-sérieux dont certains se parent sous le couvert d’une soi-disant déformation professionnelle. Ils ont tort. En vous doivent cohabiter deux personnalités : celle du travailleur et celle de l’homme, et il ne peut avoir entre elles de suprématie bien définie.

            La tâche du travailleur n’a pas de fin, elle doit être un renouvellement perpétuel qui s’avive le matin au seuil de la classe et vous quitte le soir au sortir.

            La tâche de l’homme est aussi rude, et aussi importante. Très peu le reconnaissent, et trop nombreux sont ceux qui veulent l’ignorer. Il suffit pourtant de trouver une échappatoire qui vous permette de combler vos loisirs avec autre chose qu’un fauteuil douillet, des piles de cahiers et des odeurs d’encre. Il existe bien en vous un attrait plus puissant pour un quelconque domaine, qui sans être absolument un don, n’en est pas moins susceptible d’éveiller et de cultiver un intérêt vivace. La peinture, la photographie, le cinéma, la poésie, les sports, le bricolage, la musique, que sais-je encore !

            Mais là aussi, ne doivent pas s’arrêter vos ambitions, il faut que l’exploitation de cette attirance ait un but qui vous oblige à lutter et à vous écarter ainsi de la voie monotone des habitudes.

            Vous êtes affublés de l’étiquette pompeuse d’intellectuels, agissez comme tels et prenez la peine de penser à votre existence.

            Duhamel dit qu’un homme doit pouvoir, chaque jour, se retirer seul à l’abri du bruit et penser.

            Obéissant à ce principe, j’avoue en toute modestie être parvenu à me dégrossir l’esprit et à sortir ma personnalité d’homme du brouillard et des chaos de ma jeunesse et de son passé. J’ai axé ma seconde vie sur la littérature un certain soir, où dans ma chambre, j’éprouvai un violent besoin d’écrire.

            Mes débuts ne me rapportèrent que déboires ou cruelles désillusions. Pourtant, je restai sourd à la lassitude et m’y cramponnai, si bien qu’à présent je sens doucement émerger de moi-même l’ombre de certitudes que des poètes ont appelée : espoir.

                                               *

            Amis éducateurs, normaliens, faites de votre vie œuvre utile, soyez dignes de ce mot : « maître  », mais si l’école doit être pour vous un idéal, n’en faites pas un culte exclusif, car si vous tuez l’homme, vous finirez avec les ans par tuer le maître.                        

Eugène DELAISSE   (Promotion 1954)…

(Aujourd’hui connu sous le nom de Pierre CORAN)