Extrait du T.U. n° 62 Année 1962

 La famille rationaliste 

M. VOISIN

                                                                                                Professeur de morale

Parler de la famille rationaliste. Par sectarisme, par anticléricalisme ? Non pas. Mais parce qu’introduire la raison au foyer est une chose éminemment utile, difficile et exaltante.

Nous ne sommes pas toujours attentifs aux divers ravages familiaux de l’irrationalisme aux mille visages. Que de conflits conjugaux, que de difficultés parentales, que de drames infantiles, la raison pourrait dénouer, mieux, prévenir !

Savoir que l’autre est naturellement différent de nous-même, que ses aspirations et ses goûts étrangers sont légitimes, qu’étant un produit social unique et complexe il ne peut être un miroir complaisant ou un alter ego, c’est l’affaire de psychologie, de biologie et de sociologie, certes, mais c’est en somme affaire de raison.

L’esprit objectif qui est le fruit d’une éducation rationnelle nous aide à accepter les heurts de personnalités et les aléas de la formation personnelle.

Nous ouvrant l’intelligence, il ouvre le cœur. Quoi qu’on en dise volontiers, la raison n’est pas étrangère à la générosité . Le mythe malhonnête de la raison froide et desséchante n’est qu’une méchante caricature de pamphlétaire peu scrupuleux.

L’objectivité scientifique nous défend des tentations de l’irrationalisme : elle nous évite de persévérer dans l’erreur ou la mauvaise humeur, de nous emporter hors de la sagesse ou de nous replier orgueilleusement sur nous-mêmes. En ce domaine, ne ressemblons-nous pas trop souvent au petit enfant qu’irrite la résistance naturelle des choses, qui frappe l’obstacle contre lequel il bute et croit que le monde lui est hostile chaque fois qu’il manque de prudence ou de discernement ?

La raison au foyer, ce n’est pas un slogan : c’est vraiment la paix familiale. Et cette paix est aussi rare qu’au sein des peuples. Que de tensions et de guerres froides, sans compter les déflagrations ! Et pourtant, tous les êtres raisonnables désirent la paix partout et toujours. Mais que font-ils pour l’obtenir, pour l’édifier ?

Croit-on vraiment que l’on vaincra l’ancestral antagonisme des groupes et des nations, si la majorité des individus connaît dès le plus jeune âge, au sein de la cellule sociale fondamentale, une atmosphère d’hostilité ?

L’enfant, jeune animal dont il faut faire un homme adulte, est normalement agressif et violent. La tâche de la société est de le libérer des atavismes et de le dégrossir. Si, dès le berceau, elle lui donne l’exemple du déchaînement passionnel et de la brutalité, qu’on le veuille ou non, elle le dresse à la guerre et entretient son animalité. Elle trempe un esprit belliqueux qui, superficiellement refoulé sous un vernis de civilisation en temps normal, n’attend, tel un virus, que l’occasion d’exercer ses ravages.

Il est faux de négliger l’éducation rationaliste des jeunes enfants sous prétexte qu’ils n’ont pas atteint le fameux « âge de raison ». C’est peut-être une des causes de l’emprise limitée du rationalisme sur les masses. Car si l’on admet avec la psychologie moderne que le fond de la personnalité se constitue de façon définitive dans les premières années de la vie, il faut logiquement en déduire que la raison en est exclue et ne sera plus, ou mieux, qu’un épiphénomène plus ou moins tardif.

Or, sans prétendre bousculer l’évolution psychologique naturelle, je pense que l’éducation rationaliste est possible dès la prime enfance, ne serait-ce que de façon négative, en préservant l’esprit neuf et fragile des flots d’irrationalisme qui noient d’habitude cet âge pour qui notre ignorance est sans pitié. La sérénité du climat familial, des embryons de rationalisation et surtout la vertu de l’exemple pourraient préparer l’éclosion d’une conscience solide et lucide.

Je suis effrayé de constater autour de moi et -pourquoi le cacher ?- en moi la désastreuse attitude des adultes, l’exemple déplorable qu’ils donnent très souvent à leur progéniture et …. à celle des autres !

Ils s’emportent injustement, brutalisent par le geste ou par la parole, sont parfois grossiers, voire obscènes, déraisonnent à tous propos. Tel traite un gosse comme un adulte. Tel autre retombe en enfance, croyant bien faire, pour se mettre au niveau du rejeton.

On désespère l’enfant, on l’humilie ou l’on fait assaut de niaiserie. Et chaque fois on compromet un peu plus la solidité de la personne humaine en chantier.

Un exemple, parmi d’autres, m’a frappé : le nombre ahurissant de mensonges de toutes sortes qu’une famille peut débiter aux enfants, de la dissimulation banale à la mythologie la plus invraisemblable. C’est effrayant ! Dans ces conditions, comment voulez-vous que devenu adulte, l’individu recherche avec feu la vérité, y adhère totalement et la défende avec courage ? Comment exiger qu’il ne se complaise pas dans le mensonge ou la complicité ? Comment souhaiter qu’il ne se berce pas d’illusions ?

_ «  Maman, je veux jouer avec ton beau vase. Où est-il ? »

Pour éviter des pleurs, une scène ou une explication raisonnable possible mais qui demande tant de patience, la mère répond neuf fois sur dix :

_ » Il s’est envolé ! Il est parti au ciel ! »                                                                                                                   ou bien , car les délires de l’imagination sont riches en variantes « Saint-Nicolas est venu le prendre. » ou « Le petit Jésus l’a demandé et il ne faut pas lui causer de la peine … etc…

Si, comme il arrive trop souvent, l’enfant méfiant et fureteur ou « à qui on ne le fait pas » retrouve l’objet peu après, jugez de l’effet sur sa conscience. Belle leçon de morale en vérité !

Au cours d’une année, combien de fuites de ce genre confirmeront l’enfant dans ses soupçons et ses mauvais penchants ?

Alors qu’il serait si simple mais plus courageux, plus habile et plus éducatif d’affronter l’enfant de façon aimable et d’essayer d’éveiller son bon sens en lui donnant, à son niveau, les raisons objectives du rangement du vase ou de l’impossibilité de faire de tel objet un jouet.

De même que l’enfant à qui on inculque le beau langage, l’assimile aussi aisément que le mauvais et se plait très tôt (c’est courant dès deux ans et demi) à corriger la négligence ou l’ignorance des adultes, de même celui de qui l’on forme le jugement, que l’on « raisonne » fortifie sa pensée, acquiert la logique et, pour le bien de tous, ne se prive pas de relever tel ou tel illogisme. J’y vois une acquisition déterminante et infiniment précieuse pour la suite de l’aventure humaine.

D’ailleurs, s’il a beaucoup d’imagination, l’enfant est plus réaliste qu’on ne le pense. C’est plutôt la fausse éducation qu’on lui donne généralement qui le pousse à divaguer. Une anecdote :

Un petit garçon de 32 mois, le jour de Pâques, est venu chercher ses cadeaux chez les grands-parents.

On a disposé les friandises et pendant qu’il s’absorbe dans la découverte, la grand-mère, à son insu, et pour confirmer la tradition des cloches revenant de Rome, jette en l’air quelques pommes et oranges. Lorsqu’il a ramassé le dernier fruit, l’enfant se retourne et dit naturellement : « Allons bonne maman, jette encore ! »

Pour lui donc, pas d’origine céleste et surnaturelle en dépit des bobards et des efforts.

Un réalisme sain, issu de l’expérience qu’il a des jeux à la balle, a triomphé des facéties.

Il n’en est , hélas ! pas toujours ainsi. L’enveloppement magique est si constant, et parfois si dangereusement perturbateur (Croquemitaine, Loup-garou, Père Fouettard etc …) et les lectures, privilégiées par tradition, si débilitantes que ce solide bon sens risque d’être à jamais enfoui. Quel dommage ! Et quels bénéfices intellectuels et moraux nous promettait cette heureuse disposition !

Mais alors qu’aujourd’hui le merveilleux est dans la science ou la technique, que la réalité dépasse mille fois la fiction, on s’obstine à tourmenter l’âme enfantine de récits douteux, véritables drogues, dont les trop fameux Contes de Perrault adaptés, prétend-on, au public jeune restent l’exemple typique et le plus affligeant par l’ampleur du désastre. C’est ainsi que l’on grave des peurs traumatisantes et des espoirs fous dans le surnaturel ; c’est ainsi que beaucoup de femmes restent, pour leur malheur, de petites filles en attente du Prince Charmant …

Ainsi, sous couleur de poésie qui pourtant ne jaillit sainement que du réel, tisse-t-on autour de l’enfant – mais aussi de l’adulte (voir la presse du cœur etc … ) un subtil mais solide réseau de mensonges où il s’empêtrera à jamais.

Car les libérations sont rares. Modeler un esprit, quelle œuvre ! Mais quelle responsabilité et quels risques !

Les rationalistes, qui sont par définition soucieux de la personne et de sa maturation intellectuelle et morale, ne peuvent assumer cette tâche à la légère, n’accepter que d’autres le fassent ou sciemment s’acharnent à dégrader l’homme.

C’est pourquoi l’enfant est au centre de leurs préoccupations. Il faut le sauver par priorité. Car en le sauvant du sous-développement intellectuel, c’est la société, dont il est la source et l’espérance vives, que l’on sauve et fortifie.

En résumé, fonder une famille rationaliste , n’est certes pas une tâche de tout repos. C’est une œuvre trop complexe et trop ardue – dont il serait trop long de montrer ici tous les aspects – que pour ne pas nous requérir constamment ni exiger le meilleur de nous-mêmes. Cela va du contrôle des naissances à l’utilisation des loisirs, du jeu à l’étude, du langage à l’amour.

C’est une œuvre de conquérant et de bâtisseur qui intéresse non seulement les rationalistes convaincus et militants mais tous les parents de bonne volonté, conscients de leurs responsabilités, dévoués au bonheur de leurs enfants et chez qui l’amour est éclairé par la raison.

 

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