Extrait du T.U. n°32 du 1er mai 1954

Intérêt culturel

 de l’Etude des Langues germaniques

            A la fin du siècle dernier, des efforts considérables furent déployés dans l’enseignement secondaire pour donner une place plus importante aux sciences et aux langues modernes. Dans l’esprit des pédagogues « classiques », ces matières n’ont pas de valeur « formative », elles sont considérées comme branches « d’information » et traitées en parentes pauvres.

            Ce n’est que relativement tard, et sous la poussée d’impératifs techniques et sociaux nouveaux, qu’elles ont acquis droit de cité dans l’enseignement humaniste. Que leur reproche-t-on ? Ces cours ne conviendraient pas à une formation culturelle de l’élève. Ils auraient pour seul objectif d’informer la future élite de choses qu’un intellectuel moderne ne peut ignorer et partant, leur rôle ne serait qu’accessoire. En effet, les disciplines classiques : les langues anciennes, les mathématiques, la langue maternelle se chargent de former l’enfant, de développer en lui les différentes facultés : analyse, synthèse, observation … Elles ont un but essentiellement désintéressé – la langue maternelle mise à part –, elles font fi de toute utilité pratique, ou peu s’en faut. Ainsi, l’analyse d’un texte latin aiguisera l’intelligence de l’élève, en dehors de toute préoccupation matérielle. La langue cesse ici d’être un symbole, un substitut de la réalité matérielle ou psychologique, elle se suffit à elle-même et prend la valeur d’une technique, d’un instrument de culture susceptible à lui seul de créer un style de vie, de façonner un mode de pensée.

            Mais pourquoi dénier, à priori, cette vertu aux langues modernes ? Personne, si « moderniste » soit-il , ne sera assez inconscient pour ne pas se reconnaître l’héritier des grandes civilisations de Grèce et de Rome, pour nier que toute notre mentalité est imprégnée des philosophies antiques. Est-ce là une raison pour ne pas prendre en considération ce que d’autres peuples, plus près de nous ceux-là, pensent ainsi que leurs moyens d’expression ? Qui niera que les œuvres de Shakespeare, d’un Huxley, d’un Shaw, d’un Goethe, d’un Mann, d’un Multatuli constituent un message humain important. Celui qui possède la langue d’un peuple étranger entre sans danger de déformation en communion directe avec le génie propre de ces peuples par l’intermédiaire de leurs plus éminents porte-parole. Nous possédons là un repoussoir prodigieux à notre civilisation romane, qui nous rend conscients de façon bien plus profonde des éléments spécifiques de notre culture.

       Mais là ne réside pas l’unique intérêt de l’étude des langues germaniques au niveau de l’enseignement normal et secondaire. Son intérêt pratique incontestable mis à part, cette étude comporte une formation qui, pour ne pas être aussi purement « linguistique » que celle du grec ou du latin par exemple, n(en est pas moins certaine. L’exemple de l’allemand avec son système grammatical et syntaxique rigoureux et empreint de logique est particulièrement frappant à cet égard. L’étude raisonnée d’une langue étrangère est une contrainte salutaire qui ne peut que promouvoir la connaissance jamais assez parfaite de la langue maternelle. Le contact constant avec la langue étrangère, la comparaison continuelle de celle-ci à la langue maternelle – et ici je me place sur le plan plus spécifiquement philologique – rend lorsqu’elle est faite de façon suffisamment approfondie, l’élève familier du fait linguistique .

            D’autre part, je le répète, la présence immédiate de la culture étrangère élargit de façon indiscutable l’horizon intellectuel, social et moral de l’étudiant.

            S’il est vrai que l’homme cultivé est celui qui sait tirer le meilleur parti des richesses qu’offre la vie, qu’il est également celui à qui « rien de ce qui est humain ne reste étranger », l’étude des langues germaniques trouve dans le programme de nos études, une place amplement justifiée.

 L.Gillet