Extrait du T.U. n°82 exercice 1973-1974

SIMON – CHARLES

                                        Pierre Coran

   Il eut le coup de foudre. Un soir de Noël. A l’Opéra . On y jouait Werther. Quand il rentra chez lui, il se drapa dans une nappe à fleurs, emprunta le chapeau à plumes que sa mère ne portait plus depuis une décennie et, avec une superbe maladroite, il déclama, à voix haute : « Le Corbeau et le Renard ».

            Jamais la glace oblongue récupérée par la famille après la mort de grand-mère n’avait eu le privilège de réfléchir une telle débauche de lyrisme.

            Simon-Charles avait quatorze ans, beaucoup d’ambition et peu d’acné. Il n’était pas beau. Il méprisait les filles. Au ballon rond, il préférait les timbres-poste rarissimes et les rêveries solitaires.

            L’oncle Flandroit qui était porte-drapeau de la fanfare communale se plaisait à répéter que son neveu avait indubitablement l’âme altière d’un artiste et que, sans plus tarder, sa vocation méritait d’être prise en considération par le corps familial.

            Chacun le crut.      

            Avec tous les assentiments nécessaires, Simon-Charles se laissa pousser les cheveux, préféra à la cravate à lignes une lavallière à pois et se vit inscrire ipso facto au Conservatoire de la ville dans le dessein précis d’y apprendre les rudiments de la diction française.

            Il fut vite le seul à ne pas se rendre compte de son inaptitude. Il jouait du Musset comme on dit La Fontaine. Il estropia Rostand et pourfendit Molière en croyant le défendre.

            Bref, il y prit racine pendant cinq ans.

            S’ il en sortit, ce fut pour tenir un rôle très secondaire dans une comédie de boulevard qui fut un four.

            Dès lors, Simon-Charles se complut dans le seul rôle où il excellât : celui de « l’artiste maudit, victime de l’incompréhension flagrante du monde contemporain où l’artiste se débat dans son univers concentrationnaire ». (fin de citation).

            Par une sorte de compensation naturelle, ses cheveux devinrent si longs et sa lavallière si délavée que Simon-Charles finit, malgré lui, par ressembler au portrait-robot de l’homme dit de théâtre.

            Persuadé de l’incompatibilité de l’art et des tutelles familiales, il rompit avec éclat les liens de consanguinité et d’alliance pour adopter une parenté spirituelle.

            Grâce à l’intercession d’un copain de régiment de l’oncle Flandroit, Simon-Charles trouva un emploi au théâtre Il tirait le rideau en matinée et en soirée.

            Comme il semblait plus doué pour maîtriser les cordes de chanvre plutôt que ses cordes vocales, il y resta onze ans . Onze ans de rêves inassouvis, de gloire latente, d’émerveillement enfantin ou ludique.

            Un soir, après une triomphale représentation du « Barbier de Séville » Simon-Charles estima que la comédie avait assez duré. Aussi, sollicita-t-il sur-le-champ une entrevue directoriale. Dans l’euphorie propre aux après-triomphes le directeur daigna recevoir Simon-Charles. Il l’écouta avec une insigne condescendance et compatit volontiers à l’anéantissement avoué des rêves de gloire de son leveur de rideau. Le patron promit une aide. Il tint parole : Simon-Charles fut augmenté.

            Un dimanche, Simon-Charles fut pressenti pour remplacer, au pied levé, un figurant défaillant. O suprême faveur ! Il devait ouvrir une porte et dire « Hardi, les gars !  » pendant « Les Mousquetaires au Couvent » ; Mais la porte ne prétendit pas s’ouvrir et Simon-Charles passa totalement inaperçu. Il en pleura tant sa peine fut grande.

            Désespéré, il se mit à boire et fut vite congédié pour avoir, par étourderie, abaissé le rideau d ’une façon jugée intempestive.

            L’oncle Flandroit mourut. La tradition familiale voulut que Simon-Charles succédât à Flandroit. Aussi, après avoir levé des rideaux, l’enfant prodige se mit à lever des drapeaux.

            Cette position élevée ne le consola guère.

            Comme tout artiste maudit, il tenta un suicide-bidon. Probablement plus doué pour le drame que pour la comédie, il en mourut.

            Le notaire de la famille ouvrit le testament et, selon les volontés dernières de feu son client, il convoqua la presse pour lui communiquer ce message laconique : «  Je lègue mon crâne à l’Opéra. »

            Séduit par le côté publicitaire de ce legs, le conseil d’administration accepta ce don posthume.

           

                        …..Ce fut ainsi que, dans le cadre d’une soirée de gala, devant un parterre de dames endiamantées et de messieurs emmédaillés, dans la chaleur des projecteurs et l’éblouissement des cuivres ? Simon-Charles put enfin – si j’ose dire ! – défendre crânement sa chance.

 

                            Il joua Othello.

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