Extrait du T.U. Octobre 1957

LE MAUDITIMG_0006

Nouvelle littéraire d’Eugène DELÀISSE (I, 1954)

Père Antoine n’avait pas desserre les dents de la soirée.

Il enleva des lèvres son éternelle pipe de noisetier et dit brusquement à sa vieille compagne :

– le suis inquiet, Marie, Ça fait un p’tit temps qu’on n’a plus vu Yan, Il serait malade que cela ne m’étonnerait guère.

– Tu te chiffonnes pour une gargouille, va, D’ailleurs, le curé n’a-t-il-point dit que des gens étaient possédés du démon, M’est avis qu’il parlait de Yan.

L’homme haussa les épaules, considéra distraitement le tabac éteint et le ralluma, songeur et visiblement contrarié.

– Pauvre Yan, murmura-t-il.

Yan était le maudit du Village, Tous méprisaient sa solitude, le mystère dont il s’entourait et surtout sa laideur, Une large balafre lui déformait le visage et inspirait la peur.

On ne savait rien de cet homme massif et rude, venu, peu après la guerre, occuper, à deux doigts de la forêt, un pavillon délabré et miteux, La frondeur des gens, leur méchanceté même l’avaient isolé, si bien que le bois tout proche était devenu son refuge, un univers auquel il s’était forcément attaché.

Il descendait parfois au village s’approvisionner chez Père Antoine, le seul être à avoir entendu sa voix, une voix chaude et étrangement douce, peut-être l’unique aussi à plaindre sa solitude et à la respecter.

…Antoine se leva, revêtit sa pelisse et sortit sans un mot, Il faisait nuit. Dans un ciel de décembre lumineux et figé, une lune jaunâtre animait les étoiles, Un ciel de gel!

Au détour de la route qui fuyait vers le bourg, Père Antoine s’arrêta, Là-haut, au-dessus des abruptes prairies noyées dans le noir, il devina une pâle lueur que l’ombre des arbres recelait comme dans une étreinte.

– Yan est donc la, murmura le vieil homme soudain perplexe. Que vais-je lui dire à cette heure?

L’envie de rebrousser chemin le tenailla un instant: mais, quand instinctivement il se retourna, entrevit la masse sombre des maisons et perçut la présence de ceux qui maudissaient Yan, il quitta les pavés et, frappant le sol gelé, de son bâton de frêne, entreprit l’ascension du sentier long et rude qui menait au sommet.

Essoufflé et las, à quelques pas a peine de la misérable cabane, Père Antoine vacilla sous l’emprise d’un vertige.

– Le cœur, se dit-il ; mais il savait que c’était une peur qu’il n’osait s’avouer et dans laquelle s’infiltraient les ridicules effets de la superstition.

Il frappa.

– Qui va là? fit une voix brutale et rauque que le vieux devina plus qu’il ne reconnût.

— C’est Antoine, l’épicier!

Il y eut un court silence,

Sous l’effet du froid vif et de l’incertaine attente, Père Antoine frissonna.

– Entre vieux !

Antoine poussa la porte et crut défaillir.

Plus jamais, il n’oublierait ce visage décharné et bleui par le froid et ces yeux cruellement vivants que les faisceaux étranges d’une veilleuse rendaient hagards et plus brillants encore.

— Tu as peur, Père Antoine ?

– Non, Yan, non, c’est le froid, balbutia le brave homme,

– Oui, le froid, répéta Yan se dressant péniblement sur son séant.

Père Antoine regarda tristement les deux bras maigres et nus émerger des couvertures usées et sales, Il aurait voulu les étreindre, crier à cet homme qu’il ne l’avait jamais haï et ne demandait qu’à pouvoir l’aimer, le comprendre, l’apaiser, Il se tut pourtant.

– Tu ne dis rien, Antoine, Tu me croyais mort, hein!

Le vieux esquissa un geste de dénégation mais Yan l’arrêta.

– Ne te fatigues pas, Mes poumons sont cuits. Bientôt, ce sera la délivrance.

Derrière les yeux du vieillard, s’amassaient des larmes qu’il n’osait libérer.

Le moribond enchaîna avec un maigre sourire:

– Tu es venu à point, Père Antoine.

Écoute-moi vieux, je suis à bout, je le sens mais quand je ne serai plus là, tu iras leur dire qui était Yan le maudit, Peut-être alors comprendront-ils ?

Plus de dureté dans ces propos mais plutôt une extrême tristesse et une résignation que la maladie avait engendrées.

Père Antoine se sentit faible et malheureux, l’autre cependant acheva sa confession:

-Au début de la dernière, j’avais trente ans, On me mit dans les mains un fusil, des cartouches et en avant pour la stupide comédie.

Un soir, dans une embuscade, une baïonnette me laboura la face (l’homme respirait difficilement). On m’a recousu, mais ma laideur me tua plus que mes blessures. Quand j’appris la mort de ma femme et du gosse, je regrettai d’être encore en vie, L’idée de me supprimer lâchement me répugna et je m’enfuyai pour échouer ici au milieu de ces faces qui me blâment sans aucune pitié.

Héros, patrie, martyrs: des grands mots, Père Antoine.

Yan essuya avec un coin du drap la bave qui suintait de ses lèvres difformes et, sur le linge sale qui avait été blanc, Antoine aperçut une trace rougeâtre.

– Du sang, songea-t-il avec une impuissance qui le paralysait.

Yan parut soulagé, Il ébaucha une grimace qui se voulait un sourire.

– Maintenant vieux, pars, Je veux être seul.

Père Antoine se leva, anéanti et pâle, marcha jusqu’à la porte:

– A demain, Yan dit-il machinalement et sans se retourner s’enfonça dans la nuit.

Quand il revint à l’aube, Yan avait disparu, emportant avec lui sa part de mystère et peut-être l’espoir d’avoir été compris.

On ne le retrouva jamais.

Les troncs secs et nus et les sous-bois arides dissimulaient des gouffres que les gens du pays disaient être sans fond…