Extrait tiré du T.U. N°2 1973-1974

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Discours de M. l’inspecteur BRICHANT,

Président du Jury,

Monsieur le Directeur, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Parents des nouveaux promus,

Mon premier soin sera d’exprimer ma satisfaction d’avoir avec mon collègue M. l’inspecteur KRANTZ, présidé le jury chargé de délivrer ses lettres de créance à la promotion de nouveaux maîtres que nous proclamons ce jour.

Ils furent formés et se sont formés dans le cœur de ces vénérables bâtiments de l’E. N. de l’Etat à Mons auxquels une couche de peinture suffit, il le faut bien, à rendre périodiquement une nouvelle jouvence.

Heureusement, son Directeur et son équipe de professeurs n’ont pas, eux, besoin d’artifices pour demeurer jeunes, alertes, vigilants… et soucieux de créer dans leur école une atmosphère de bonne volonté, de sérieux – un sérieux qui n’exclut ni la cordialité, ni la bonne humeur – sans oublier ce goût du travail bien fait qui anime à la fois maitres et élèves.

C’est dans cette atmosphère, assez libérale dans ses moyens moins individuellement contraignante par le but ci atteindre que les jeunes gens, lauréats d’aujourd’hui, devaient se forger une compétence et un idéal sans lesquels le métier qu’ils veulent entreprendre ne leur apporterait aucune joie profonde. Demain, nous l’espérons, ils se montreront dignes de cette profession et ils feront la fierté de l’E. N. qui les a formés.

C’est à eux que je m’adresse à présent. Vous venez de conquérir un diplôme après ce qu’il vous a coûté d’efforts, de privations et peut-être d’angoisse, vous avez hâte de vous échapper et d’aller, enfin, goûter à cette coupe remplie de nouvelle liberté, d’indépendance toute fraîche et d’activités adultes. Pourtant, avant de vous laisser bondir, je vous convie à un dernier point fixe de réflexion… Car tout n’est pas joué

Sortis de l’enfance d’un bond… ayant passé l’adolescence en rase-motte, vous venez de vivre 100 millénaires en 20 ans… et maintenant, vous allez faire croisière vers la maturité en exerçant un métier. Un des plus beaux métiers assurément : le service de la formation initiale de la jeunesse. Un beau métier mais aussi un des plus contraignants car après un tel choix vous n’êtes plus libres.

La première qualité qu’on est en droit d’exiger d’un bon maitre est de demeurer vigilant. Pas seulement la vigilance qui s’exerce à l’égard des élèves mais aussi celle qu’il convient d’avoir constamment vis-à-vis de soi-même. Chacun, dans une très large mesure, se sert de son métier comme d’un moyen, non seulement de développer les qualités qu`il possède en puissance, mais encore comme d’un moyen de suppléer aux insuffisances qu’il sent en lui-même. Futurs maîtres, soyez vigilants pour ne point laisser teinter votre attitude à l’égard des enfants en général ou de certains en particulier, par des sentiments de jalousie, par le besoin de dominer, par une agressivité s’extériorisant en sarcasmes; ce qui constituerait une menace latente pour l’heureux développement des êtres humains dont vous auriez la charge. L’éducation authentique, celle qui n’est ni police, ni dressage mais formation d’un adulte cultivé et autonome, n’est jamais qu`une auto-éducation; l’éducateur étant alors un éveilleur, un témoin, un libérateur, un guide. L’école vous a préparés à jouer votre rôle de cette manière mais ce qu`elle n’a pas probablement eu le temps de vous répéter assez c’est que ce rôle de guide va au-delà de la matière à enseigner. Devant chaque enfant de votre classe et cela chaque année vous passerez un examen de maturité car si un enfant d’école primaire obéit souvent à son maitre, toujours il subît l’influence de l’homme. Et c’est là que votre vigilance devra s’exercer : pour le plus grand bénéfice des nombreuses générations qui vous regarderont en passant entre vos mains, vous avez l’impérieux devoir de devenir des adultes vrais. Non pas celui qui devant la pression des idées, hésite, s’interroge au lieu de s`informer et bien souvent abdique. Non pas celui qui accepte de fournir aux jeunes aventuriers un habit de cosmonaute alors qu’ils auraient plus besoin d’une bonne paire de brodequins. Non pas encore celui qui se transforme en petit père tranquille démissionnaire ou s’abaisse à jouer le copain à barbiche et à culotte courte qui se veut dans le vent et donne la réplique en argot. Non pas enfin celui qui préfère cracher sur les tombes ou sur la vie, au lieu de se cracher dans les mains.

Mais celui qui ne craindra pas d’opposer au mensonge commercialisé, le souci du VRAI, à la mode «  pop », la qualité du BEAU et qui luttera avec le BIEN contre le sexe pornographié.

Celui qui n`aura pas peur de montrer aux jeunes que l`on trompe et aux adultes qui se trompent qu’il faut replacer l’homme debout sur ses deux pieds.

Vous serez un maitre au sens le plus noble, si vous êtes convaincus qu’on n’en finit pas de devenir un homme.

Jadis, le progrès devait lutter contre les préjugés, les habitudes de vie. Maintenant, c’est le progrès, lui-même, qui nous prépare des habitudes contre-indiquées car dès l’instant où le confort et le standing s’installent dans une maison comme dans un peuple où le plus clair de l’énergie est voué à s’épargner du travail… commence la stérilité mentale et la dérive dans la routine.

L’enseignement qui doit se faire au futur de l’indicatif ne peut l’être par ceux qui sont déjà des petits vieux avant d’être des hommes.

C’est vous dire qu’il n’est pas question d’avoir bientôt une vie facile. Rien ne se construit d’ailleurs dans la facilité. Chaque fois que nous faisons un pas en avant, cela nous coûte des efforts, chaque fois que l’humanité a accompli un progrès c’est en se faisant violence.

La route dans laquelle vous vous êtes engagés aujourd’hui est une voie difficile.

Cependant malgré l`aspect apparemment ardu de l’entreprise, malgré la force des courants contraires, son couronnement ne relève pas du prodige. Chacun peut y prétendre quand il n’a encore que 20 ans.

L’essentiel est de faire un pas chaque jour. Tous les efforts positifs se consolident alors, l’un par l’autre, et s’appellent mutuellement au progrès. Il suffit de conserver assez d’ambition pour vouloir vivre et ne pas seulement vouloir exister.

Voilà jeunes gens, l’essence même du diplôme qu`il vous reste à conquérir demain. La matière à apprendre, elle est en vous-mêmes et dans la vie. Faîtes en sorte que cette vie qui vous attend ne soit pas un simple saut dans l’âge adulte pour vous y installer et en jouir comme on le ferait d’une pension de retraite.

Faites que votre vie soit une marche en avant afin que dans 20 ans, à ce nouvel examen qui vous attend inéluctablement, vous soyez encore une fois, comme aujourd’hui, des vainqueurs.