Extrait tiré du T.U. juillet-août-septembre 1959

L’École normale et le Plan d’Etudes 1958IMG_0011

 

Il faut en convenir : si le Plan d’études 1936 n’a pas rencontré toute l’audience qu’il méritait, si le souffle nouveau et généreux qui l’animait n’a touché, tout compte fait, qu’une trop minime partie du personnel enseignant primaire, la cause, entre autres, doit être cherchée dans l’ignorance, l’indifférence, voire même l’hostilité manifestée par trop d’écoles normales à son endroit.

D’autres, plus qualifiés que moi, qui ont vécu les heurs et malheurs du P. E. 1936 ont expliqué les raisons de cette étonnante situation. Il ne m’appartient pas d’y revenir, sinon pour en tirer une conclusion et une leçon : tout Plan d’études, si parfaite que soit sa conception, si irréfutable que soit sa doctrine, si incontestable que soit sa valeur pédagogique et scientifique, qui ne bénéficierait pas de l’adhésion unanime et enthousiaste de l’école normale, qui m’imprégnerait pas toute la pédagogie qui y est dispensée, verrait, dès le départ, ses chances d’avenir lourdement hypothéquées et ne pourrait jamais escompter qu’un succès mitigé et éphémère.

Les mésaventures du P. E. 1936 doivent servir de leçon.

Le Plan d’études 1958 doit connaître un meilleur sort.

Et que l’on veuille bien me croire : les difficultés ne résident pas, tant présentement, dans le chef de la direction et du personnel enseignant des écoles normales, qui sont tous acquis à l’esprit et aux principes du P. E. 1958 que dans la finalité, la structure, les programmes, les horaires des écoles normales d’aujourd’hui.

Dans sa double finalité : l’homologation (dont je suis partisan mais avec des critères tout autres) et le diplôme d’instituteur.

Malgré elle sans doute, l’école normale n’a-t-elle pas perdu de vue ce qui devrait être son unique Objectif : former de bons et d intelligents maîtres?

A vouloir courir deux lièvres à la fois, on risque de faire buisson creux et on est conduit en tous cas à négliger l’essentiel pour l’accessoire, à apprendre aux futurs maîtres une foule de choses dont ils n’auront nul besoin et ce, aux dépens de l’important. C’est-à-dire des branches qu’ils devront enseigner dans la ligne du P. E.

Ces branches-clefs qui, forcément, s’amenuisent au profit des exigences de l’homologation.

Dans sa structure qui oblige à mener de front à partir de la troisième année la formation générale et la formation professionnelle et ne permet à l’élève de se consacrer complètement et comme il l’entendrait ni à l’une ni à l’autre.

De loin plus solide, plus profonde, serait la formation pédagogique de l’instituteur si, dans le cadre d’une réforme de structure de tout notre enseignement, deux années lui étaient consacrées après des humanités rénovées.

Dans ses programmes et ses horaires enfin dont l’hypertrophie, conséquence inévitable de la double finalité qui lui est assignée, ne laisse à l’élève consciencieux que la possibilité d’un « bachotage effréné. Dans ces conditions, vouloir travailler sereinement à créer et à promouvoir chez le normalien cet esprit d’ouverture plus grand à l’enfance, ces attitudes pédagogiques propices à une application intelligente des directives du P. E. paraît une gageure.

Il n’est toutefois pas de circonstances si défavorables qui puissent empêcher, si l’école normale y est bien décidée, d’atteindre les objectifs signalés ci-dessus.

Comment? En repensant le problème et de sa finalité et de sa structure dans la perspective indiquée plus haut qui l’aiderait à mieux remplir sa mission.

En adaptant ses programmes et ses méthodes avec, comme objectif majeur, une formation du niveau secondaire et une excellente préparation professionnelle qui mettraient davantage l’accent sur le développement des aptitudes individuelles des élèves que sur l’acquisition du contenu théorique de programmes pesants.

C’est un enseignement actif où le savoir-faire a le pas sur le savoir-dire qui doit prévaloir à l’école normale.

Pour tous les cours bien sûr, mais surtout pour ceux de pédagogie centrés davantage sur la psychologie de l’enfant. Ainsi le P.E. constitue la base de l’enseignement de la méthodologie spéciale. Son interprétation approfondie, illustrée d’exemples pris sur le vif, est le point de départ de la formation professionnelle pratique. Le P. E. est la « charte pédagogique » dont les principes imprègnent tout cet enseignement.

Surtout, la formation des futurs maitres ne comporte pas une partie théorique s’inspirant des données de la pédagogie moderne et une partie pratique empreinte de pur traditionalisme qui la vicierait par son caractère hybride conduisant fatalement à l’incohérence, au découragement et à l’insuccès.

La pratique de l’enseignement à l’école d’application se rapproche le plus possible de la véritable réalité scolaire et est conçue de façon à permettre à l’élève-maître de travailler selon l’esprit même du P. E. : le groupement des matières autour de centres d’intérêt et leur exploitation selon le processus psychologique (observation – expression – association).

C’est pourquoi il s’y rend non plus à des heures différentes, mais bien une matinée entière ou, si possible, deux, ce qui évite le découpage artificiel des leçons.

Les normaliens sont-ils trop nombreux pour le nombre de classes à l’école d’application?

Le travail par équipes de deux ou trois élèves est alors tout indiqué qui créera de surcroît cet esprit de collaboration particulièrement souhaitable chez les enseignants.

Surtout, l’école normale ne vit pas en vase clos.

Les élèves des classes terminales visitent des écoles modèles, des classes rurales, des établissements pour atypiques.

Les conférences et les semaines pédagogiques auxquelles ils assistent leur permettent d’accroître et d’approfondir leurs connaissances, de prendre conscience des problèmes avec lesquels ils seront bientôt confrontés.

Deux stages, d’une semaine chacun, complètent l’enseignement reçu à l’école normale et donnent l’occasion aux normaliens de prendre vraiment Contact avec la vie scolaire dans toute sa réalité. Ces stages ont lieu sous la direction de maîtres de valeur, signalés à la direction des écoles normales par les inspecteurs de l’enseignement primaire.

Tel est le rôle assurément important que l’école normale, dans la perspective qui nous préoccupe, peut et doit jouer : faire connaître et comprendre le P. E. et œuvrer à son application intelligente.

Ce rôle sera bien rempli et la partie presque gagnée qui verra le jeune maître prendre possession de sa première classe, conscient certes de la difficile et délicate mission qu’il va assumer, mais armé pour la bien remplir, d’entrée de jeu, complètement et fructueusement

E. BRELISE.

Inspecteur de l’enseignement normal.