Extrait tiré du T.U. octobre-novembre-décembre 1959

IMG_0012ECOLE MOYENNE D’APPLICATION

Si nous parlions confiance

Sachez communiquer la confiance à votre petit monde et votre tâche d’éducateur s’en trouvera favorisée.

Essayez donc, dès leurs six ans, de tirer un juste profit de la confiance qu’ils ont en eux-mêmes, cet enthousiasme générateur des plus belles et sincères réalisations de cet âge naïf et heureux.

Accordez-leur a tous votre confiance, de la sorte vous arriverez à les connaître plus vite et mieux. Confiants en vous, ils vous ouvriront la porte de leur petit univers merveilleux et secret.

Mignonnes frimousses gaies, aux joues roses de santé, aux yeux remplis d’espoir, aux oreilles, attentives à toutes paroles nouvelles, ils sont là avides de savoir, la bouche pleine de pourquoi, de comment, et de quand. Néanmoins, ils sont à cet âge, socialement parlant, de petits égoïstes ne songeant qu’à leur Moi, il s’agira donc pour le maître, et c’est à cet instant que doit se révéler toute la psychologie de l’éducateur, de tempérer chez chacun l’estime du Moi tout en essayant de développer simultanément l’esprit grégaire, le besoin d’autrui, et l’entraide possible et nécessaire à chaque instant d’une journée. De même, chaque enfant a besoin d’entendre une voix lui murmurer : « C’est bien, continue ! » L’encouragement plus que le blâme porte des fruits Communiquer un de ces petits d’homme est chose aisée !! Qui ne le saurait point? Mais l’encourager gentiment, le guider affectueusement, lui sourire quand il a envie de pleurer… je m’excuse, peu hélas, savent le faire.

C’est à vous, parents et éducateurs, que revient la noble tâche de l’encouragement. Et ici en passant, je m’empresse d’adresser de vives félicitations à mon ami Eugène Delaisse qui se dévoue et se dépense sans compter pour que les autorités ministérielles et les parents comprennent l’absolue nécessité de créer enfin des « écoles de parents ». J’ose espérer que ses efforts ne resteront pas vains et que son appel sera entendu. N’oubliez jamais, parents, qu’avec votre aide précieuse, votre enfant sera ce que vous désirez qu’il soit, dans la mesure de ses possibilités… évidemment.

Chers collègues, généralement la leçon se tire d’un bon exemple; je crois que cette fois une démonstration par l’absurde s’impose, et je le regrette n’aimant pas les « divines mathématiques ».

Un bien triste exemple me fut présenté il y a quelque temps et je ne peux m’empêcher d’en souligner la néfaste portée. J’avais à peine franchi le seuil de cette classe dont je devais reprendre les élèves en charge durant deux heures que j’entendis le « maître » prononcer ces mots à l’adresse d’un élève : « Dis, toi le grand mal bâti, que viens-tu faire ici? Rien! Tu viens voler l’école (parce que l’école est payante) ; d’ailleurs si on t’a mis ici, c’est que tu es trop bête pour aller à l’athénée ou au collège ! Tiens mes pieds sont plus intelligents que toi !!! ». Devant des paroles si peu psychologiques, je suis resté sidéré… Était-ce un professeur ou un vacher que j’avais devant moi ??? Celui-ci distribue des encouragements par brassées à quiconque en désire.

Tout est splendide pour lui, même un cahier souillé ou une page horriblement écrite. Il croit sensé de les excuser de leurs erreurs. Il laisse passer l’occasion d’attirer l’attention sur certains manquements de ses élèves et d’en faire leçon exemple à l’appui. Des dix sur dix, il en donne à la pelle… ses élèves en deviennent habitués, Il oublie, je crois, que l’habitude émousse le plaisir!

Les Latins disaient : « ln medio stat virtus ». La vertu est au milieu, c’est-à-dire également éloignée des extrêmes (Larousse). Ceci est toujours vrai. Il ne faut pas critiquer trop sévèrement un travail ou une conduite mais il ne faut pas, non plus, voir partout et en tout, la complète réussite. Parce que, dans le premier cas, en persévérant, nous en ferons des révoltés, et dans le second cas des blasés. Il faut, et j’en viens au vif même de mon sujet, savoir encourager les retardataires et les faiblards pour leur rendre cette confiance en eux-mêmes, et à la fois tempérer le trop d’amour-propre débordant de certains petits orgueilleux. Il faut à chaque chose conférer une plus juste mesure.

L’esprit d’une classe, c’est le maître, et lui seul, qui doit le créer. La classe sera excellente si le maître est sûr de lui, ‘il possède à fond sa matière, si la tenue ne laisse pas à désirer, si sa façon de s’exprimer reste correcte, et finalement si ce maître côtoyé son petit monde en gardant toutefois une certaine distance, nécessaire, nous nous comprenons… alors naîtront la confiance et le respect des enfants à l’égard du maître.

Après avoir consulté de nombreux collègues, j’ai pu établir que ce climat de confiance résultait de plusieurs facteurs :

1°) De la sincérité : Quand c’est bien, c’est bien; quand c’est mal, c’est mal. L’enfant ne supporte pas qu’on le trompe: lui mieux que quiconque sait s’il a bien ou mal travaillé. On voit certains élevés arracher eux-mêmes une page mal écrite. Vous me direz que ceci est assez rare, détrompez-vous, il y a plus de cas semblables que vous ne pourriez vous l’imaginer, parce qu’il y a plus de bons élèves que de médiocres.

2°) De promesses gardées : Ne leurrez pas votre petit monde en faisant miroiter de faux espoirs, en promettant monts et merveilles. Ne faites pas entrevoir des récompenses que vous savez d’avance ne pouvoir accorder. Je vous en prie ne les décevez pas car vous perdriez leur confiance. Réfléchissez avant de promettre, et accordez ce que vous avez promis. J-J. Rousseau disait : « Le plus lent à promettre est toujours le plus fidèle à tenir ».

3°) De l’impartialité : Essayons donc de rester le plus impartial possible. Carnegie disait : « C’est dans le présage de la partialité des récompenses que disparaît le goût du bien faire ».

4°) Du non emploi de certains termes vexatoires : Nous devrions, à tout jamais, bannir de notre vocabulaire professoral des mots tels que punitions, sanctions. Les enfants éprouvent à l’égard de ces termes une certaine répulsion.

Essayons de dire : «Toi… OUI toi qui as tant de plaisir à distraire tes camarades, tu viendras me trouver en fin de leçon, j’aurai pour toi un petit travail supplémentaire ». Ce travail, il s’agira de le donner à propos. Ainsi, si vous êtes, comme instituteur en plein exposé d’une leçon de mathématiques ou encore régent scientifique, imposez comme travail quelques problèmes ou autres applications de géométrie. Qu’un régent littéraire impose une sérieuse analyse de phrases ou de mots. Enfin, que chaque maître s’attache à sa discipline, mais de grâce qu’il n’inflige plus ces cent… deux cents ou autres idiotes lignes copiées machinalement sans même avoir été pensées une seule fois… et dont la portée corrective et morale ne restera jamais, hélas, qu’un projet de l’esprit du maître. Vous vous rappelez sûrement d’avoir dû copier des « JE. JE.. JE…dois… dois… me tenir sérieusement en classe »… Pauvres élèves… et piètre éducateur. Cela appartient au passé, qu’aujourd’hui et demain nous en prenions leçon.

Je souhaite que dans les écoles techniques payantes disparaisse à tout jamais le terme « retenue de salaire ». Faible est le maître qui ne peut, sans ce mot, accorder sa confiance tout en imposant sa discipline.

Que soient appliquées à l’extrême limite et pour des motifs valables, dans le domaine de l’enseignement secondaire, les « 2 heures de retenue et autre renvoi », sollicitant l’intervention d’un directeur ou préfet retenu à d’autres occupations importantes, afin de trancher le différend survenu entre l’élevé et le maître. Que chaque professeur prenne ses responsabilités, en restant à la hauteur de sa tâche! Car, je crois que, pour que confiance et discipline coexistent dans une même classe, il faut que le maître soit ferme et constant sans être cassant ni autoritaire, qu’il soit aimable et poli sans être mielleux ni hypocrite, qu’il soit patient et confiant sans être naïf ni dupe, il faut qu’il ait l’œil brillant, le cœur ouvert, et, « la main de fer dans le gant de velours ». (Montaigne).

Que ce soit à l’école primaire, à l’école secondaire et ensuite dans la vie, l’enfant ou l’homme ont besoin de se sentir utiles. De ce désir d’utilité envers ses semblables va naître chez chaque homme un sentiment de confiance réciproque et commune. C’est cette confiance qui unit les hommes, dans l’espoir d’un idéal plus élevé, d’un genre de vie meilleur.

Déjà les petits latins accordaient à leur maître une absolue confiance, quand fièrement, ils répondaient au « pater familias » : « Magister dixit ! ! » – « Le maître l’a dit!!» – Aujourd’hui encore les petits redisent les mêmes paroles sacramentelles prouvant ainsi que la même confiance s’est perpétuée à travers les âges.

L’enfant qui propose un jeu, l’architecte qui établit des plans, le ministre qui dépose une loi, l’étudiant qui présente une thèse; chacun à la balance de la confiance occupe une situation identique : ils attendent qu’on leur fasse confiance. Le jeu de l’enfant est adopté par ses petits camarades, l’architecte reçoit approbation pour ses plans, le Ministre voit sa loi ratifiée, l’étudiant apprend que sa thèse est acceptée.

Comme l’enfant a besoin que nous ayons confiance en lui, afin qu’il ne doute point de lui-même, l’homme mesure sa personnalité dans la confiance que veut bien lui accorder son entourage. Malheureux exemple, mais exemple quand même : rappelez-vous ces jeunes adolescents qui, se trouvant devant un public adulte leur refusant sa confiance, tuent et deviennent ainsi des criminels pour se prouver à eux-mêmes et aux autres qu’ils sont quand même quelque chose et quelqu’un. Le plus néfaste exemple et le plus récent est celui de « Monsieur Bill ». Ce cynique « Monsieur » qui, au lendemain de son arrestation, voulait à toute fin qu’on lui présentât les journaux afin d’y contempler sa tête en première page… Triste sentier de la gloire!!!

Comment, honnêtement, peut-on, tout en restant fort de soi, gagner la confiance des autres?

Je crois que nous devons essayer de nous concentrer sur nous-mêmes, au lieu de vouloir déceler les défauts d’un autre, cherchons d’apercevoir ses qualités. Nous pourrons alors lui exprimer notre admiration sincère, sans employer de termes emphatiques, solennels et faux. Restons simples et sincères pour être vrais. De cette façon, nous gagnerons la confiance, et accroîtrons la nôtre en nous. Emerson disait : « Tout homme que je rencontre m’est supérieur en quelque manière. C’est pourquoi je m’instruis auprès de lui ». Ce qui est vrai pour Emerson l’est pour vous et moi. Accordons d’abord notre confiance à autrui pour qu’il nous confère la sienne.

Cessons de réfléchir à nous-mêmes, à nos aspirations, à nos mérites pour considérer ceux des autres. Autour de nous sachons prodiguer des marques d’encouragement et de gratitude. Car si nous atteignons ce stade élevé de la confiance réciproque, nos paroles resteront gravées dans les cœurs, elles seront répétées avec délice et respect. Elles seront comme autant de perles fines à ceux qui les reçurent même longtemps… très longtemps après que nous les aurons nous-mêmes oubliées, comme autant de chansons inoubliables longtemps… très longtemps après que les Interprètes seront disparus…

Jacques MEVIS.