Extrait tiré du T.U. 1995 – 1996

TU 95-96UN REGARD SUR LE PASSÉ DE NOTRE ECOLE NORMALE…

Extraits du discours prononcé par Monsieur le Directeur, Maurice Lapôtre, lors de l’assemblée générale de ’95

En 1866, une loi décide de la création de deux nouvelles Ecoles normales (en plus de celles de Lierre et de Nivelles).

Soucieuse de progrès, la ville de Mons se montre d’emblée désireuse d’accueillir l’une de ces écoles (la wallonne). Mais l’Etat prétend lui laisser tous les frais… En définitive, la ville donnera le terrain et l’Etat acceptera de faire le reste.

Ainsi commence l’aventure de notre Ecole normale.

Avant tout, c’est évident, il s’agit de construire les locaux. Et l’on va bien faire les choses.

La tâche n’est pas confiée à n’importe qui : Joseph HUBERT a déjà construit, à Mons, le Tir communal et l’Hôpital civil (en même temps que l’École normale, il réalisera la “Machine à eau”, édifice futuriste, tout de fer et de verre); il est aussi, depuis 1868, le créateur du centre vital – hôtel de ville, église, écoles – de la nouvelle agglomération de La Louvière.

C’est un maître, un personnage quasi officiel et aussi un professionnel scrupuleux : avant de dessiner l’École normale, et alors même que le gouvernement lui a fourni un cahier des charges précis, inspiré des meilleurs exemples étrangers, J. HUBERT tiendra à mener ses propres recherches et visitera, notamment, des centres scolaires en Allemagne et aux Etats-Unis (New-York et Illinois).

Mais cela en valait la peine. Sans nul doute, le résultat se montre à la hauteur des espérances.

Les trois coups seront frappés, le 9 novembre 1876, par l’Abbé Lecomte, en présence des professeurs, des élèves récemment admis et de leurs familles, mais sans le Ministre: il avait renoncé au déplacement par crainte des réactions des milieux libéraux, outrés de la désignation d‘un ecclésiastique à la tête d’une importante école de l’Etat.

Mais venons-en aux personnages.

Qui étaient-ils donc, ces normaliens des premiers temps ?

Si nous disposons des listes de diplômés, nous n’avons quasi aucune indication directe sur la vie, les origines, les aspirations de ces adolescents.

Ils devaient sans doute correspondre au portrait du normalien-type de l’époque, bien connu des historiens de l’Education : un enfant de famille modeste (petits agriculteurs, artisans) dont l’intelligence avait été reconnue par le maître d’école, le maire…voire le curé, et dont la famille considérait l’accession à la fonction d’instituteur comme une remarquable promotion sociale.

Mais nous n’en sommes pas encore au diplôme. Il faut d’abord répondre aux conditions d’inscription.

1912 – “Ecoles normales primaires d’instituteurs et d institutrices. Pour être admis à suivre les cours d’une école normale de l’Etat, il faut :

  1. avoir atteint l’âge de 15 ans au 31 décembre de l’année où l ‘entrée à l ‘Ecole normale doit avoir lieu et ne pas avoir dépassé l’âge de 22 ans à la même date : aucune dispense d’âge ne peut être accordée ;
  2. être d’une conduite irréprochable ;
  3. avoir été vacciné ou avoir eu la variole;
  4. avoir une bonne constitution;
  5. n’être atteint d’aucune infirmité de nature à affaiblir l’autorité que doit avoir l’instituteur sur ses élèves ;
  6. avoir pris valablement l’engagement de se tenir à la disposition du Gouvernement pendant trois ans à partir de sa sortie de l’Ecole normale, pour exercer des fonctions dans l’enseignement public. Si le postulat est mineur, il devra produire, en outre, une déclaration de son père ou de son tuteur, qui l’autorise à prendre cet engagement ;
  7. justifier de la qualité de Belge.

Il faut ensuite réussir l’examen d’admission : deux épreuves (une orale, une écrite) portant sur les matières de l’école primaire : doctrine chrétienne et histoire sainte (25 points), lecture écrite, grammaire française et orthographe usuelle (55 points), opérations fondamentales de l’arithmétique sur les nombres entiers et sur les fractions, applications raisonnées de ces opérations, système légal des poids et mesures (30 points), connaissance élémentaire du flamand (30 points), éléments de géographie générale, géographie particulière de la Belgique (10 points), faits principaux de l’histoire nationale (10 points), notions de musique vocale (5 points). Epreuve assez redoutable : nous avons conservé les chiffres de 1877 : 41 réussites sur 62 à Mons, et seulement 52 sur 120 à Nivelles, par exemple.

Le candidat admis pourra alors profiter pleinement de la vie en internat (obligatoire Jusqu’à une date avancée, sauf pour les habitants du centre-ville); une vie très recluse puisque, à quelques rares sorties près, on passe à l’école trois mois d’affilée…

Malgré le soin apporté à la construction et à l’aménagement (moderne pour l’époque, comme nous l’avons vu), l’existence ne sera pas donc facile pour ces jeunes déracinés, tout juste sortis de leur lointain village (lointain, en temps de déplacement, au moins… et aussi par le total dépaysement que ce déplacement provoque).

Ecoutez comment, en juin 1991, Pierre NISOLLE, s’adressant aux lauréats du jour, décrit l’expérience déchirante vécue par son père en 1923. (C’est aussi, nous le savons, l’histoire de bien d’autres avant et après lui.)

« Il marche vers une nouvelle vie qui lui fait peur, vers des études pour lesquelles il ne se sent guère de vocation. Simplement, ses professeurs ont estimé que…Ils en ont parlé à ses parents… On ne lui a pas trop demandé son avis. Il marche. Derrière lui, au creux de la vallée, son village s’est assoupi…

Lui, il marche vers la gare. Il a la prescience d’une page tournée… Page tournée sur l’atelier paternel. Sur la grande table de bois blanc où son père, assis à la fenêtre ouverte, assemble, à l’aiguille, le velours brun des bourgeons ou le drap bleu des redingotes.

Page tournée sur la ferme de sa grand-mère, sur les bœufs blancs de l’Oncle Louis, sur les hérons de la Honnelle qu‘il épiait au bord du soir, l’été, à la traite. Page tournée sur les Iabours, sur les gerbiers, sur l’odeur du fenil et les fruits du verger…

Il Convient désormais de se préparer à d’autres semailles et d’espérer d’autres provendes. Alors, il marche. [… ]

La première impression de l’école dont il se souvienne, est une impression d’enfermement. Rien que des murs et des grilles, ou son regard bute et se déchire. Son regard d’enfant libre, parcoureur de grands espaces. […]

Dans le dortoir de l’internat où il est en train de ranger son trousseau, il s’assied soudain sur le lit. L’angoisse lui serre la gorge et affole sa respiration. Il voudrait fuir ! »

Hormis le règlement général signé en 1882 par le Ministre Van Humbeek, nous ne disposons plus de description officielle du fonctionnement de l’école (et notamment de l’internat) mais quelques témoignages isolés ont été conservés (ou, parfois, livrés tardivement par des Anciens).

Pas d’admission à l’E.N. sans trousseau (un trousseau « normalisé », évidemment) :

-“Ecoles normales d ‘instituteurs : 6 chemises de toile ou de coton, 3 chemises de nuit, 6 paires de chaussettes ou de bas, 8 mouchoirs de poche, dont 4 blancs, 2 paires de bottes ou de bottines en cuir, 1 paire de pantoufles, 1 redingote de drap noir, 1 pardessus d’hiver d’étoffe, noire ou foncée, 1 pantalon de drap noir, 1 gilet de drap noir, 2 pantalons ordinaires, 1 gilet ordinaire, 1 jaquette ou veston ordinaire, 1 chapeau de feutre noir, d’après le modèle adopté à l’établissement, 1 paire de gants d’hiver, 1 paire de gants d’été, 1 sac pour le linge porté, 1 parapluie noir ou brun, 4 serviettes et un rond, 6 essuie-mains, 1 boîte à savon, 1 miroir, peignes, brosses, brosse à dents.

On notera par parenthèse que l’uniforme n’est pas resté strictement obligatoire très longtemps (sauf pour les cérémonies).

Ainsi, parlant de l’année 1925, P. Ruelle note : « Je revois tel de mes compagnons dans un étonnant costume de velours jaunâtre avec une ceinture de même étoffe et une lavallière. Un autre – je le vois encore – porta tout le temps des guêtres mastic. C ‘était la mode. Et tous, nous portions le feutre noir : çà, c’était le règlement. » ( à suivre)