Les Archivistes

Extrait du T.U. n° 42 du 1er janvier 1957

  (une partie de l’article ……..)

     La Voix des Anciens et des Prof ‘ s
 Le problème de l’enseignement des langues modernes        
       mis en lumière par l’ Exposition Universelle de 1958

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              L’Exposition n’attirera le public que lorsqu’elle battra son plein, c’est-à-dire en 1958.

                L’étude des langues est un sujet qui généralement ne passionne que les spécialistes, c’est-à-dire les philologues.

                Néanmoins il est bon que dès à présent l’attention soit attirée sur les relations existant entre l’étude des langues étrangères et l’Exposition de 1958, car la plupart des Belges ne rendent pas très bien compte de l’importance que celle-ci confère actuellement à celle-là en Belgique.

                Une circulaire.

            Le 13 décembre 1955, Monsieur le Directeur Général Vandenborre, du service des relations extérieures au Ministère de l’Instruction Publique, adressait à tous les établissements d’enseignement ainsi qu’aux dirigeants des groupements de jeunesse, une circulaire par laquelle il attirait l’attention sur L’Exposition Universelle de Bruxelles prévue pour 1958.

            «  Des milliers de visiteurs étrangers nous viendront de toutes les régions du globe  » écrivait-il notamment , «  et ce ne sera pas la moindre des tâches que de veiller à les recevoir dignement …

            … Il importe que les visiteurs de l’Exposition gardent de l’accueil qu’ils auront connu, non seulement au Heysel, mais dans le pays tout entier, l’inoubliable souvenir d’un véritable festival de l’Hospitalité ».

Et Monsieur Vandenborre citait alors le Président du Comité d’accueil de l’Exposition :

            «  Nous voulons que chacun des 30 millions de visiteurs qui montera au Heysel, ait l’impression d’abord, la certitude ensuite, quelle que soit sa langue, sa race ou sa condition, d’avoir été personnellement attendu  ».

            Cette déclaration du Président du Comité d’accueil doit, croyons-nous, retenir notre attention, car elle formule un souhait de nature à faire réfléchir non seulement tous ceux qui sont intéressés à l’enseignement des langues étrangères en Belgique, mais bien l’ensemble de notre peuple.

            Le fait que tout visiteur, « quelle que soit sa langue », doit avoir l’impression d’être « personnellement attendu » implique en effet une tâche et un effort énormes pour la population belge. Et il est évident que ce désir, pris au pied de la lettre, n’est que l’expression d’un beau rêve échappé d’un monde d’utopie.

            Raisonnablement nous pouvons en effet tout au plus émettre le vœu que les Belges,-du moins ceux qui , par la nature de leurs fonctions, seront mis en relation plus ou moins étroite avec les visiteurs étrangers de 1958, – fassent l’effort de comprendre ces derniers au mieux de leurs aptitudes.

            Ce vœu postule donc l’acquisition par les intéressés d’une certaine connaissance pratique d’une, _ ou mieux, de quelques-unes, _ des principales langues étrangères.

            François Mauriac n’a-t-il pas raison d’accuser la confusion des langues de contribuer pour une grande part à la division des esprits et de faire de tout étranger un monstre à face humaine, quasi aussi fermé que peut l’être l’expression d’une bête redoutable ?

            Ne soyons donc pas surpris qu’il nous soit actuellement donné de lire des affiches, dans des revues, des prospectus de librairie, etc., des slogans qui, pour être variés, n’en ont pas moins tous la même signification, que nous résumerons par une citation d’une affiche du Comité d’Accueil :

                                                                                                                         d’après Hervé

«  SOYEZ PRETS POUR 1958… APPRENEZ LES LANGUES  » !

Qu’il nous soit donc permis tout d’abord de nous poser une question : en quoi l’étude des langues peut-elle contribuer à la réussite de l’Exposition ?

Dans notre monde moderne où les progrès énormes de la technique ont, en fait sinon toujours en principe, abaissé les frontières et réduit les distances, les échanges d’idées entre les peuples se font de plus en plus fréquents, et les voyages internationaux, et même intercontinentaux, ont perdu ce caractère d’exception qu’on leur connaissait autrefois. Ne suffit-il pas aujourd’hui de deux jours d’avion pour atteindre Saïgon, et d’à peine plus de trois jours pour parvenir à Sydney, qui se trouve aux antipodes ?

            Ce n’est donc pas sans raison que l’on s’attend à recevoir en 1958 des visiteurs venant de toutes les régions du globe.

            Une connaissance d’un moyen d’expression d’ une portée aussi vaste que possible s’avérerait donc un facteur essentiel de la création d’un certain climat de sympathie parmi une concentration humaine aussi hétérogène que celle prévue dans un petit pays comme le nôtre.

            C’est en effet un double rôle que les Belges auront à remplir : non seulement il leur incombera d’accueillir les hôtes étrangers et surtout de leur laisser une excellente impression, mais il leur appartiendra également d’assumer la tâche délicate d’intermédiaire entre les différentes nationalités.

            Au moment de l’Exposition, il faudra donc recourir à un grand nombre d’interprètes. Il en faudra à l’Exposition, dans les hôtels, les restaurants, les bureaux de tourisme, les banques, les entreprises de transports, les grands magasins, etc. Et il est hors de doute que les interprètes officiels ne pourront suffire aux besoins réels.

            Une foule d’interprètes bénévoles sera donc de la plus grande utilité. Et nous croyons même pouvoir affirmer que ce sont surtout ces derniers qui, par la courtoisie même de leur geste volontaire, contribueront le plus à laisser aux visiteurs étrangers cette impression de sympathie si souhaitable.

 

L’EXPOSITION ET LA COMPREHENSION INTERNATIONNALE.

         Si la Belgique réussissait dans ce domaine, elle servirait puissamment la cause de la compréhension internationale dans le monde, et, partant, celle de la paix. Et cette réussite est d’autant plus nécessaire que la notion d’ « Européen  » semble se dévaluer de plus en plus dans le monde actuel.

            L’histoire nous prouve en effet que les peuples n’ont jamais eu grand avantage à se confiner dans l’expectative d’une attitude simplement passive, abandonnant à leurs gouvernements respectifs le soin d’entreprendre les démarches nécessaires à une saine compréhension internationale, quelles que soient la sincérité et l’intensité du désir de rapprochement de ces derniers. La susceptibilité des peuples est proportionnelle à leur ignorance, et ils sont d’autant plus aisément la proie de toute propagande subversive les uns à l’égard des autres qu’ils se méconnaissent davantage. Les évènements dont nous sommes constamment les témoins nous le prouvent bien. C’est ce qui a fait dire à François Passy qu’ « une nation qui se renferme sur elle-même court au-devant de la misère matérielle et morale  ». Et ces circonstances sont favorables aux déploiements des instincts les plus féroces, ces mêmes instincts qui ont inspiré cette pensée à l’auteur latin Plaute :             «  Homo homini lupus  » (L’homme est un loup pour l’homme).

            Mais pour éviter qu’il en soit ainsi, pour réaliser une entente internationale profonde et durable , il faut que les peuples eux-mêmes, loin de se désintéresser des problèmes de politique internationale, adoptent un comportement actif et s’efforcent de faire entendre leur voix de manière à mettre l’accent, par-delà leurs frontières, sur la valeur humaine de chacun d’entre eux. C’est aux peuples eux-mêmes qu’il appartient, s’ils veulent préserver leur existence, d’abord, et leur bien-être , ensuite, de rappeler aussi fréquemment que possible, par des actes évidents, non pas seulement à leurs gouvernements respectifs, mais surtout aux autres peuples, leur ferme désir de concorde et de compréhension à l’échelon mondial. Il n’est peut-être pas vain de méditer un instant la devise du Kentucky : « United we stand, divided we fall » ( Unis nous tenons, divisés, nous succombons).Et le climat d’entente, une fois établi, doit être entretenu soigneusement par des échanges de vue et des contacts individuels suffisamment nombreux pour qu’aucune place ne soit plus laissée à toute tentative d’opinion pernicieuse. C’est là le prix d’une paix plus sûre que celle que peut garantir n’importe quel traité d’alliance.

            Et quelle occasion meilleure pouvons-nous espérer, nous autres Belges, d’apporter notre modeste contribution à une entente mondiale que nous souhaitons tous, si ce n’est celle de profiter de cette Exposition Universelle pour exprimer de facto notre sympathie aux autres nations et établir, par notre double rôle d’hôte et d’intermédiaire, des liens d’amitié entre les divers peuples dont nous aurons l’opportunité de rencontrer chez nous les représentants officieux en 1958 ? N’est-ce pas une tâche magnifique que celle de confier à chaque étranger rentrant chez lui, avec toute la simplicité et la sincérité que seule l’absence de protocole peut comporter, un message de paix et de fraternité à l’intention de ses compatriotes restés au pays ?.

            C’est pour ces diverses raisons que NOTRE EXPOSITION DE 1958 FAIT NECESSAIREMENT PASSER L’ETUDE DES LANGUES ETRANGERES AU PREMIER PLAN DE L’ACTUALITE, non seulement pour les Belges appelés à jouer un rôle officiel en cette circonstance, mais également, et en ordre non négligeable, pour la masse de la population, si elle veut être en mesure de collaborer utilement à la consolidation d’une paix si difficile à préserver dans notre monde actuel.

            Ne nous étonnons donc pas si les autorités elles-mêmes ont eu à cœur de rappeler cette tâche à tous les Belges capables de ce louable effort.

                       

H.F.   GODEAU

Extrait du T.U. n° 35 du 1er avril 1955

Pour l’enseignement artistique à l’école inférieure.                                    ******************************************                               

Dans un précédent article qui ne renfermait que des choses déjà dites, j’ai mis le doigt sur l’abandon où nageaient les activités manuelles à l’Ecole inférieure.

            J’ai dénoncé le manque d’intérêt que les pouvoirs publics et scolaires, en général, affichent à l’égard des disciplines à caractère esthétique. C’est un signe des temps.

            Au début de mars, j’ai entendu un bref communiqué radiophonique émanant de l’ I.P.E.L. .   Le lendemain, je relisais dans une feuille locale le même communiqué. Le voici :

                        «  Un grand pas a été franchi dans l’amélioration des bibliothèques publiques mais pour l’enseignement des beaux-arts : la musique, danse, art vocal, il y aura un gros effort à faire à tous les échelons ».

                                   ¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨                                  Ce jour, je n’examinerai qu’un aspect de toutes ces disciplines propres à donner à l’enseignement inférieur un autre parfum, celui de l’enfance. On jetterait au panier cette méthode pour adultes en réduction. Un premier conseil : Donnez un local approprié, soit une salle, soit une classe, aménagé avec des moyens simples et rustiques. Vous vous souvenez certes des leçons de gymnastique données entre les bancs de la classe. On ne prenait même pas la peine d’ouvrir les fenêtres, ni de retirer les bancs. Aujourd’hui vous vous êtes tous adaptés à la salle de gymnastique, au costume, aux appareils, aux cross, aux compétitions.

            Pourquoi n’y aurait-il pas une salle où l’on ferait les travaux et activités esthétiques de l’école ?

            Dans cette salle unique, on fera du modelage, peinture, illustration, peinture directe, danse, théâtre, chant choral.

            Supposons que la salle est donnée. Il y régnera une propreté de bon ton et non pas tout d’abord l’interdiction de travailler car on travaillera sur le sol, sur mur, sur meubles. Toute la salle doit servir de support. Les tables peu nombreuses sont munies d’une surface lavable car elles recevront les assiettes à couleur. Sur les murs , tout autour, et pour que chaque élève puisse avoir sa place, il y aura un cadre long de 60cm de largeur – Il sera aussi long que le mur sur lequel il se pose. Il sert de chevalet quand il est fixé obliquement, Il sert de table quand il est fixé horizontalement. Donc, un grand lutrin qui se rabattra le long du mur après usage. Chaque élève dessine sur une planche de triplex ou d’unalit sur laquelle il fixe sa feuille ( lutrin oblique ) . Il va modeler sur le lutrin horizontal.

            Il restera un mur pour disposer quelques armoires simples, une par classe. Il y aura un évier qui ne se bouche jamais. Quelques poubelles à couvercle serviront de coffre pour la terre plastique … et en avant .

            J’oublie quelque chose.

            Abandonnez crayons et gommes et vous aurez alors assez d’imagination pour utiliser les papiers coupés, les taches de couleur, la bruine, le pochoir, la pomme de terre, le lino, la craie de couleur, l’aquarelle, la peinture directe.

            Un exemple. Vous avez reçu des poudres de couleur et pas de godets. Vous demandez un litre de silicate, le même qui conserve les œufs. Vous l’utilisez à raison de 300 grammes pour un litre d’eau. Vous avez une eau qui colle et qui dilue les poudres. Vous enfermez en flacon et vous distribuez en godets éventuellement de simples couvercles de boîtes. Chaque élève a sa série. Utilisez du papier à bon marché , rarement du papier de dessin, papier journal ou papier en rouleau. C’est meilleur et moins cher. Si par exemple vous ne disposez pas de silicate, vous mettrez de l’eau sucrée en attendant mieux.

            Tout ce que je viens de dire se trouve dans les livres, mais un livre n’a jamais rien fait tout seul. Je crois que vous comprenez. Se servir du livre sans améliorer c’est le signe flagrant que l’on n’en veut pas trop.

            Je termine mon bavardage en faisant des vœux pour que l’enseignement esthétique à l’école inférieure se fasse bien, très bien même. Il y a assez longtemps qu’il est négligé.

 

                                                                                  F. Gaullet                            

Extrait du T.U. n° 62 Année 1962

 La famille rationaliste 

M. VOISIN

                                                                                                Professeur de morale

Parler de la famille rationaliste. Par sectarisme, par anticléricalisme ? Non pas. Mais parce qu’introduire la raison au foyer est une chose éminemment utile, difficile et exaltante.

Nous ne sommes pas toujours attentifs aux divers ravages familiaux de l’irrationalisme aux mille visages. Que de conflits conjugaux, que de difficultés parentales, que de drames infantiles, la raison pourrait dénouer, mieux, prévenir !

Savoir que l’autre est naturellement différent de nous-même, que ses aspirations et ses goûts étrangers sont légitimes, qu’étant un produit social unique et complexe il ne peut être un miroir complaisant ou un alter ego, c’est l’affaire de psychologie, de biologie et de sociologie, certes, mais c’est en somme affaire de raison.

L’esprit objectif qui est le fruit d’une éducation rationnelle nous aide à accepter les heurts de personnalités et les aléas de la formation personnelle.

Nous ouvrant l’intelligence, il ouvre le cœur. Quoi qu’on en dise volontiers, la raison n’est pas étrangère à la générosité . Le mythe malhonnête de la raison froide et desséchante n’est qu’une méchante caricature de pamphlétaire peu scrupuleux.

L’objectivité scientifique nous défend des tentations de l’irrationalisme : elle nous évite de persévérer dans l’erreur ou la mauvaise humeur, de nous emporter hors de la sagesse ou de nous replier orgueilleusement sur nous-mêmes. En ce domaine, ne ressemblons-nous pas trop souvent au petit enfant qu’irrite la résistance naturelle des choses, qui frappe l’obstacle contre lequel il bute et croit que le monde lui est hostile chaque fois qu’il manque de prudence ou de discernement ?

La raison au foyer, ce n’est pas un slogan : c’est vraiment la paix familiale. Et cette paix est aussi rare qu’au sein des peuples. Que de tensions et de guerres froides, sans compter les déflagrations ! Et pourtant, tous les êtres raisonnables désirent la paix partout et toujours. Mais que font-ils pour l’obtenir, pour l’édifier ?

Croit-on vraiment que l’on vaincra l’ancestral antagonisme des groupes et des nations, si la majorité des individus connaît dès le plus jeune âge, au sein de la cellule sociale fondamentale, une atmosphère d’hostilité ?

L’enfant, jeune animal dont il faut faire un homme adulte, est normalement agressif et violent. La tâche de la société est de le libérer des atavismes et de le dégrossir. Si, dès le berceau, elle lui donne l’exemple du déchaînement passionnel et de la brutalité, qu’on le veuille ou non, elle le dresse à la guerre et entretient son animalité. Elle trempe un esprit belliqueux qui, superficiellement refoulé sous un vernis de civilisation en temps normal, n’attend, tel un virus, que l’occasion d’exercer ses ravages.

Il est faux de négliger l’éducation rationaliste des jeunes enfants sous prétexte qu’ils n’ont pas atteint le fameux « âge de raison ». C’est peut-être une des causes de l’emprise limitée du rationalisme sur les masses. Car si l’on admet avec la psychologie moderne que le fond de la personnalité se constitue de façon définitive dans les premières années de la vie, il faut logiquement en déduire que la raison en est exclue et ne sera plus, ou mieux, qu’un épiphénomène plus ou moins tardif.

Or, sans prétendre bousculer l’évolution psychologique naturelle, je pense que l’éducation rationaliste est possible dès la prime enfance, ne serait-ce que de façon négative, en préservant l’esprit neuf et fragile des flots d’irrationalisme qui noient d’habitude cet âge pour qui notre ignorance est sans pitié. La sérénité du climat familial, des embryons de rationalisation et surtout la vertu de l’exemple pourraient préparer l’éclosion d’une conscience solide et lucide.

Je suis effrayé de constater autour de moi et -pourquoi le cacher ?- en moi la désastreuse attitude des adultes, l’exemple déplorable qu’ils donnent très souvent à leur progéniture et …. à celle des autres !

Ils s’emportent injustement, brutalisent par le geste ou par la parole, sont parfois grossiers, voire obscènes, déraisonnent à tous propos. Tel traite un gosse comme un adulte. Tel autre retombe en enfance, croyant bien faire, pour se mettre au niveau du rejeton.

On désespère l’enfant, on l’humilie ou l’on fait assaut de niaiserie. Et chaque fois on compromet un peu plus la solidité de la personne humaine en chantier.

Un exemple, parmi d’autres, m’a frappé : le nombre ahurissant de mensonges de toutes sortes qu’une famille peut débiter aux enfants, de la dissimulation banale à la mythologie la plus invraisemblable. C’est effrayant ! Dans ces conditions, comment voulez-vous que devenu adulte, l’individu recherche avec feu la vérité, y adhère totalement et la défende avec courage ? Comment exiger qu’il ne se complaise pas dans le mensonge ou la complicité ? Comment souhaiter qu’il ne se berce pas d’illusions ?

_ «  Maman, je veux jouer avec ton beau vase. Où est-il ? »

Pour éviter des pleurs, une scène ou une explication raisonnable possible mais qui demande tant de patience, la mère répond neuf fois sur dix :

_ » Il s’est envolé ! Il est parti au ciel ! »                                                                                                                   ou bien , car les délires de l’imagination sont riches en variantes « Saint-Nicolas est venu le prendre. » ou « Le petit Jésus l’a demandé et il ne faut pas lui causer de la peine … etc…

Si, comme il arrive trop souvent, l’enfant méfiant et fureteur ou « à qui on ne le fait pas » retrouve l’objet peu après, jugez de l’effet sur sa conscience. Belle leçon de morale en vérité !

Au cours d’une année, combien de fuites de ce genre confirmeront l’enfant dans ses soupçons et ses mauvais penchants ?

Alors qu’il serait si simple mais plus courageux, plus habile et plus éducatif d’affronter l’enfant de façon aimable et d’essayer d’éveiller son bon sens en lui donnant, à son niveau, les raisons objectives du rangement du vase ou de l’impossibilité de faire de tel objet un jouet.

De même que l’enfant à qui on inculque le beau langage, l’assimile aussi aisément que le mauvais et se plait très tôt (c’est courant dès deux ans et demi) à corriger la négligence ou l’ignorance des adultes, de même celui de qui l’on forme le jugement, que l’on « raisonne » fortifie sa pensée, acquiert la logique et, pour le bien de tous, ne se prive pas de relever tel ou tel illogisme. J’y vois une acquisition déterminante et infiniment précieuse pour la suite de l’aventure humaine.

D’ailleurs, s’il a beaucoup d’imagination, l’enfant est plus réaliste qu’on ne le pense. C’est plutôt la fausse éducation qu’on lui donne généralement qui le pousse à divaguer. Une anecdote :

Un petit garçon de 32 mois, le jour de Pâques, est venu chercher ses cadeaux chez les grands-parents.

On a disposé les friandises et pendant qu’il s’absorbe dans la découverte, la grand-mère, à son insu, et pour confirmer la tradition des cloches revenant de Rome, jette en l’air quelques pommes et oranges. Lorsqu’il a ramassé le dernier fruit, l’enfant se retourne et dit naturellement : « Allons bonne maman, jette encore ! »

Pour lui donc, pas d’origine céleste et surnaturelle en dépit des bobards et des efforts.

Un réalisme sain, issu de l’expérience qu’il a des jeux à la balle, a triomphé des facéties.

Il n’en est , hélas ! pas toujours ainsi. L’enveloppement magique est si constant, et parfois si dangereusement perturbateur (Croquemitaine, Loup-garou, Père Fouettard etc …) et les lectures, privilégiées par tradition, si débilitantes que ce solide bon sens risque d’être à jamais enfoui. Quel dommage ! Et quels bénéfices intellectuels et moraux nous promettait cette heureuse disposition !

Mais alors qu’aujourd’hui le merveilleux est dans la science ou la technique, que la réalité dépasse mille fois la fiction, on s’obstine à tourmenter l’âme enfantine de récits douteux, véritables drogues, dont les trop fameux Contes de Perrault adaptés, prétend-on, au public jeune restent l’exemple typique et le plus affligeant par l’ampleur du désastre. C’est ainsi que l’on grave des peurs traumatisantes et des espoirs fous dans le surnaturel ; c’est ainsi que beaucoup de femmes restent, pour leur malheur, de petites filles en attente du Prince Charmant …

Ainsi, sous couleur de poésie qui pourtant ne jaillit sainement que du réel, tisse-t-on autour de l’enfant – mais aussi de l’adulte (voir la presse du cœur etc … ) un subtil mais solide réseau de mensonges où il s’empêtrera à jamais.

Car les libérations sont rares. Modeler un esprit, quelle œuvre ! Mais quelle responsabilité et quels risques !

Les rationalistes, qui sont par définition soucieux de la personne et de sa maturation intellectuelle et morale, ne peuvent assumer cette tâche à la légère, n’accepter que d’autres le fassent ou sciemment s’acharnent à dégrader l’homme.

C’est pourquoi l’enfant est au centre de leurs préoccupations. Il faut le sauver par priorité. Car en le sauvant du sous-développement intellectuel, c’est la société, dont il est la source et l’espérance vives, que l’on sauve et fortifie.

En résumé, fonder une famille rationaliste , n’est certes pas une tâche de tout repos. C’est une œuvre trop complexe et trop ardue – dont il serait trop long de montrer ici tous les aspects – que pour ne pas nous requérir constamment ni exiger le meilleur de nous-mêmes. Cela va du contrôle des naissances à l’utilisation des loisirs, du jeu à l’étude, du langage à l’amour.

C’est une œuvre de conquérant et de bâtisseur qui intéresse non seulement les rationalistes convaincus et militants mais tous les parents de bonne volonté, conscients de leurs responsabilités, dévoués au bonheur de leurs enfants et chez qui l’amour est éclairé par la raison.

 

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Extrait du T.U. n° 34 du 1er janvier 1955

   L’enfant connaît-il le «  beau »                                        

        Dans la vie, bien peu de personnes savent juger le beau par elles-mêmes. Lorsqu’il s’agit d’émettre une opinion en matière d’art, la plupart des gens s’en réfèrent soit à d’autres et c’est le critique d’art parlant en maître, soit à une tradition : «  c’est beau, c’est comme… »

            Il serait pourtant souhaitable que chacun puisse voir et comprendre le beau qui se présente à lui … Pour essayer d’arriver à ce résultat positif, il importe de développer chez l’enfant la sensibilité artistique . «  Ce qui est beau à mes yeux, c’est ce qui me plait  » .

            Pour des raisons de simplicité, nous partagerons nos idées en deux groupes bien distincts.

                Ce qu’il ne faut pas faire :

            Il ne faut pas amener l’enfant à dessiner ou à colorier sans réfléchir : la copie pure et simple de modèle se trouvant dans des illustrés ne donnent aucun résultat au point de vue artistique.

            Il en est de même du coloriage des images d’un livre à moins que cet exercice ne soit prévu, dans le très jeune âge, dans le but d’améliorer le sens de l’observation.

            Lorsque le maître donne trop d’indications – fais ceci comme cela, mets telle couleur, etc. c’est lui seul qui travaille et qui apprend quelque chose, l’enfant n’en profite pas.

            On ne doit pas confier des choses abstraites à la mémoire de l’enfant, (montrer une gamme de couleurs, par exemple ). Il est de beaucoup préférable de rattacher chaque idée à une chose concrète : «  Regarde, voilà le vert du marronnier de la cour vu en plein soleil… – Voilà le rouge du toit de la maison d’en face  ».

            En aucun cas, il ne faut pas négliger l’imagination pour reproduire ce que l’on voit.

            Ce qu’il faut faire :

            L’enfant, quel qu’il soit, a des idées originales : Il nous appartient de les respecter et de permettre leur libre expression. Si nous voulons apporter un changement, une modification quelconque, n’imposons pas directement notre façon de voir mais discutons -la avec l’enfant. Par cette discussion, nous cultiverons en même temps la raison, le sens critique du petit.

            Nous devons, sous toutes ses formes, stimuler la création chez l’enfant. L’élève qui crée a d’abord analysé pour se donner des matériaux … Et l’œuvre qu’il aura composée sera plus ou moins bonne suivant qu’il aura plus ou moins bien observé auparavant. Le contentement qu’il éprouvera excitera au plus haut point sa sensibilité et l’encouragera inconsciemment à produire de nouveaux efforts d’observation, donc, de nouveaux efforts d’analyse.

            On doit apprendre à l’enfant à juger lui-même ses œuvres, à les comparer à d’autres, à recommencer lorsque le résultat n’est pas atteint.

            Si nous devons corriger la technique de l’une ou l’autre œuvre d’un élève, nous ne le ferons pas magistralement mais nous guiderons plutôt notre jeune artiste en raisonnant avec lui. Il ne faut pas qu’il perde pied dans l’immensité de l’art, il faut au contraire ménager sa sensibilité pour qu’il garde constamment une confiance absolue en lui-même, en ses possibilités. Là seulement, se trouve la clef de la réussite artistique et de l’amour du beau « vrai ».

            Ne jamais perdre de vue qu’en matière d’art, la technique n’est qu’un moyen : ce qui importe, c’est d’une part la pensée créatrice et l’esprit critique et , d’autre part, la valeur de la sensibilité personnelle.

                                                                                   Jean   GLINEUR.